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Intervention de Claude LELIÈVRE

Assises de l’enseignement des SES - 16 mai 2009


Claude Lelièvre, historien de l’éducation

Quand on est invité à jeter un regard rétrospectif – même rapide, comme je vais le faire – sur la naissance et le développement de la filière B puis des SES, on ne peut manquer d’être frappé par un certain nombre d’étrangetés, d’anomalies voire de paradoxes. Il me semble qu’il peut être utile de l’avoir en mémoire lorsqu’il est question de se positionner (ou de se repositionner) sur des questions essentielles comme vous tentez de le faire.

La première anomalie, c’est votre existence même. Je crois qu’il n’est pas aventureux ni même exagéré de dire que l’enseignement des sciences économiques et sociales (tel qu’il existe jusqu’à aujourd’hui) est une spécificité française. Il existe certes des enseignements d’économie dans certains pays et des formations aux sciences sociales dans certains cursus étrangers. Mais le projet d’enseigner l’économie comme science sociale et de joindre à cet enseignement des éléments de sociologie, en tant que connaissances ayant des références savantes apparaît comme quasi inexistant ; et plus encore celui de constituer ce programme en discipline scolaire.

le projet d’enseigner l’économie comme science sociale et de joindre à cet enseignement des éléments de sociologie, en tant que connaissances ayant des références savantes apparaît comme quasi inexistant

Les circonstances de la naissance de la filière B sont par ailleurs bien étranges. Et l’on peut se demander si cette filière – votre filière - est le fruit du hasard ou de la nécessité. Lorsqu’il a été question, dans le cadre de la réforme Fouchet de 1965, d’organiser le lycée selon le système des filières (A,B,C,D,E pour les filières dites générales ; F,G,H pour les filières dites technologiques), l’inspection générale, dans sa sagesse, avait envisagé de créer une filière psychologie (à savoir une filière de dérivation à la filière littéraire pour les filles, futures conjointes et futures mères dont on estimait qu’elles avaient bien besoin de psychologie). Et le ministre de l’Education nationale- Christian Fouchet – ne s’y opposait pas. Mais Louis Astre (secrétaire général du SNET, principal syndicat de l’enseignement technique avant sa fusion avec le SNES en 1967), le directeur de cabinet du ministre, et Jacques Narbonne (conseiller à l’Elysée) se mettent d’accord pour proposer à sa place une nouvelle série « générale », la filière B, au général de Gaulle. Et le président de la République tranche en sa faveur, en fonction de l’attention qu’il porte à la guerre économique internationale qui se développe. Le traité de Rome, signé en 1957, vient d’instituer le Marché commun européen. Le volontarisme nationaliste gaulliste prend cette situation comme un défi à relever, une ardente obligation pour la survie et le rang de la France. Comme le dit le Général : « Il s’agit que l’enseignement qui soit donné aux élèves, tout en développant comme naguère leur raison et leur réflexion, réponde aux conditions de l’époque qui sont utilitaires et techniques ». D’où, porté par cette orientation et cette politique, la création des IUT ainsi que celle de la filière B. Cette filière B nouvellement créée n’a pas, dans l’esprit du Général de Gaulle – on s’en doute – , d’abord vocation à développer la citoyenneté critique, et encore moins la critique de capitalisme sous quelque forme que ce soit.

Et l’on peut voir là le début d’une tension récurrente entre ce qu’en attendent les décideurs (du moins certains décideurs) et le développement même de la filière B puis des SES tel qu’il va se faire.

On aura remarqué aussi que cette naissance est bien celle d’une filière, avec ses spécificités (en principe bien marquées) ; et qui n’a pas pour vocation, en principe, de s’adresser à d’autres élèves, d’autres filières. Ce qui, bien sûr, ne va plus de soi, au contraire, si l’on estime que cet enseignement a d’abord pour vocation de former à une citoyenneté critique (éclairée par les sciences économiques et sociales).

Les premiers programmes de sciences économiques et sociales émanent d’une commission ad hoc, mais sont écrits de fait par Marcel Roncayolo et Guy Palmade (qui deviendra plus tard inspecteur général de cette discipline). Respectivement géographe et historien, ils sont tout deux proches de Fernand Braudel et adeptes convaincus de la démarche de pensée dite des ’’Annales’’. Celle-ci est, on le sait, particulièrement attentive aux continuités historiques dans lesquelles s’insèrent les problèmes économiques et sociaux ; elle accorde aux ‘’outillages mentaux’’ une grande importance et adopte une perspective scientifique qui vise à faire converger les diverses sciences de la société dans l’abord des questions étudiées. Cette orientation de pensée se prêtait bien à cette nouvelle voie d’enseignement, la B, voie d’enseignement générale, si l’on estimait qu’il ne s’agissait pas de préparer directement à une profession (ou même de pré-spécialiser les élèves dans une discipline particulière en vue de l’entrée à l’Université) ; si l’on avait en définitive comme projet ce que certains ont appelé un ‘’humanisme moderne’’, visant la compréhension critique du monde contemporain dans ses dimensions économiques et sociales.

un ‘’humanisme moderne’’, visant la compréhension critique du monde contemporain dans ses dimensions économiques et sociales.

Ces programmes adoptent en conséquence une conception peu analytique de l’économie. Le développement de cet enseignement se fait dans les années post-soixante-huitardes, et on ne sera pas étonné outre mesure que l’interdisciplinarité ainsi que le credo anti-néoclassique l’emporte alors, ainsi que l’intérêt pour la dimension politique des problèmes économiques et sociaux. Mais il s’agit aussi, dans le même mouvement, de donner à l’élève les moyens de décrypter le monde dans lequel il vit, de se forger un jugement personnel. Les auteurs des premières instructions veulent fonder (je cite) « une relation nouvelle entre culture et réalités économiques et sociales ». On cherche donc à initier les élèves à une démarche, une méthode de travail intellectuel tout autant qu’à leur enseigner des résultats. La pédagogie, ou la didactique, ne sont pas conçue comme un simple moyen de faire passer un contenu : on les voit comme devant, en elles-mêmes, avoir une porté formatrice. Il est dit explicitement que l’unité de l’enseignement des sciences et sociales est « didactique ». Cette expression ( « didactique » ) jugée imprécise, sera supprimée dans l’écriture de la présentation des programmes de 1993.

On cherche donc à initier les élèves à une démarche, une méthode de travail intellectuel tout autant qu’à leur enseigner des résultats.

Il y aurait beaucoup à dire sur la suite, s’il s’agissait de faire une véritable histoire de cette discipline. Mais je n’en ai pas le temps, et ce n’est pas l’objet de cette journée.

Je me contenterai donc de faire quelques remarques que me suggère cette histoire, et de pointer ainsi quelques repères qui me paraissent avoir quelque sens.

En ce qui concerne l’évolution des programmes, pour faire vite, on peut sans doute dire que les transformations de 1982, puis 1988 vont certes dans le sens d’une logique disciplinaire, celle de l’économie. Mais ce n’est pas l’analyse économique dans son entier qui est présente car des choix sont opérés, pour l’essentiel peu favorables à la macro-économie classique et néo-classique. L’optique macro-économique reste donc dominante, et rend possible le maintien d’une dimension sociale manifeste dans les contenus de l’enseignement. Par ailleurs, le tournant de 1993-1995 correspond à une tentative de rééquilibrage de la discipline d’enseignement vers les autres sciences sociales : les sciences politiques et la sociologie.

On peut remarquer aussi que ces instructions de 1993-1995, dans l’esprit recommandé par le rapport Bourdieu-Gros, sont plus soucieuses des autres disciplines que ne l’étaient les précédentes. Elles tentent (sans aller toujours très loin, il faut bien le constater), mais elles tentent effectivement et enfin de situer l’apport de la discipline SES dans le cursus lycéen. Ce souci de désenclavement mutuel des disciplines préside aussi à certaines tentatives (encore timides certes) de collaboration entre disciplines d’enseignement instaurées institutionnellement par la responsabilité en principe partagée de l’Education civique, juridique et sociale, et à la mise en place des Travaux personnels encadrés à partir des années 2000.

Dès le début – et l’on comprend aisément pourquoi – la discipline ‘’B’’ ou SES a fait l’objet de débats internes et externes. Par rapport à l’extérieur de l’Ecole (et on l’a bien vu à nouveau ces derniers temps...) lorsque les mises en cause sont intenses et sévères, cette discipline peut s’appuyer sur la relative bonne image qu’elle a auprès de beaucoup de parents d’élèves et surtout de lycéens. C’est un point qui mérite à mon sens une grande attention lorsqu’on s’attache à redéfinir les cursus proposés : il s’agit de ne pas perdre de vue quels services peuvent en attendre les intéressés, bien comprendre ce qu’ils ont en vue et ce qui peut les intéresser dans cette discipline. Car cet enseignement n’est pas de l’ordre de l’intemporel et de l’universel. Il n’y a aucune nécessité, on l’a vu, qu’il existe en soi, puisqu’il n’existe pas (sous la forme qu’il a en France), dans les autres pays, ou si peu.

Un autre trait remarquable ne doit pas également, me semble-t-il, être perdu de vue. En dépit de son caractère composite (et de l’origine diversifié de ses professeurs) , ou peut-être à cause de cela, il existe jusqu’à aujourd’hui dans cette discipline une forte identité professionnelle qui a été une des conditions de sa pérennité et de son développement. Même si les débats ont souvent été vifs à chacun des moments de son histoire (et cela est sans doute nécessaire pour progresser dans la clarté), cette identité professionnelle forte a permis que soit sauvegardé une unité foncière sans laquelle une telle discipline risque son existence même. On aura compris que, pour finir, je ne vous souhaite rien d’autre à un moment où, encore une fois, vous êtes à la croisée des chemins.

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