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Intervention de Jean-Michel CHARPIN pour l’AFSE

Assises de l’enseignement des SES - 16 mai 2009


Je viens cet après midi parmi vous au titre de l’AFSE. Cette association est principalement une société savante qui se fixe pour objectif de promouvoir, de diffuser, de favoriser le progrès de la science économique. C’est aussi une sorte d’association professionnelle des économistes. Sur le deuxième volet on peut voir des points communs avec votre association dans un champ un peu différent. Je structurerai mon exposé en trois points. Le 14 décembre. Avant le 14 décembre. Après le 14 décembre.

1. Le 14 décembre. On a connu un moment exceptionnel le 14 décembre, qui peut-être explique pour partie d’ailleurs pourquoi on se retrouve là. Pendant 24 heures, toutes les personnes qui sont là et beaucoup d’autres se sont dit « c’est bon ». On est passé par beaucoup de péripéties, mais finalement on a obtenu un résultat très proche de ce qu’on souhaitait, on a réussi à convaincre que l’enseignement économique et social était quelque chose de fondamental. On a réussi a créer un mouvement positif, on a réussi à convaincre qu’en Seconde tout le monde devait pouvoir profiter d’une initiation à ces matières. On a réussi à convaincre que dans le cycle terminal il faut qu’on change les programmes pour aller vers quelque chose qui soit plus utile aux élèves. Et si ça a duré peu de temps, il ne faut pas oublier ce moment là parce que finalement cela peut représenter, au moins à titre d’objectif intermédiaire, un objectif crédible pour beaucoup d’entre nous. Nous, à l’AFSE, pendant 24 heures, on s’est senti bien.

2. Avant le 14 décembre. Il y avait eu beaucoup de péripéties, certaines que nous avons vécues négativement, mais certaines vécues positivement. Il faut que vous sachiez qu’au sein de l’Association Française de Science Economique, il y a eu soutien très profond à la méthode et aux conclusions du rapport de Roger Guesnerie. Il y avait un accord sur le choix de la personne de Roger Guesnerie pour présider cette commission, sur le type d’équilibre dans la composition de sa commission. Pour prendre un exemple, parce que j’ai vécu un moment un peu difficile lors des journées de Lyon, je trouve que c’était très important que Michel Pébereau soit dans cette commission. Et l’apport de M. Pébereau dans cette commission a été extrêmement positif, ceux qui sont présents ici pourront en témoigner ; alors même que l’on sait très bien que dans d’autres exercices, par exemple celui de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, les choses se sont passées de façons moins satisfaisante et moins utile. Mais au sein de la commission Guesnerie, Michel Pébereau a eu un vrai apport utile, il y a eu une interaction entre différents profils qui nous semblait de bonne qualité. On était d’accord aussi avec les conclusions du rapport Guesnerie, dans sa double composante. C’est-à-dire sa composante d’ambition et d’affirmation de l’identité et de la spécificité de nos disciplines et en même temps des critiques quelque fois fortes par rapport aux programmes et aux manuels tels qu’ils existent actuellement. Il faut que vous ayez conscience que ces critiques sont lourdes et qu’elles sont importantes : l’excès d’ambition des programmes, l’encyclopédisme, l’enseignement de savoirs assez superficiels mais qui encombrent ces programmes, des institutions, des nomenclatures, des définitions de toutes sortes qui ne concourent pas véritablement à la formation profonde des élèves. En revanche le manque d’insistance sur les concepts de bases, les raisonnements de bases, les compétences de base qu’il faut absolument que les élèves aient compris, cette approche, très choquante pour beaucoup de monde dans l’association que je préside, d’une économie dans laquelle on cherche toujours à opposer des écoles, à opposer des opinions, alors que pour nous, c’est d’une façon très paradoxal. Regardez la situation, même au niveau mondial, il y a peu de disciplines qui soient aussi unifiées que la notre d’une certaine façon. Unifiée non pas dans le sens où les gens voteraient tous la même chose, auraient tous la même opinion. Mais si vous regardez la façon dont s’opère la sélection par les pairs, même au niveau mondial, pour les grands colloques, pour les grandes revues, même pour le prix Nobel qui est certes un peu accessoire mais qui traduit quelque chose. Il y a une unité profonde de la science économique, parce qu’il y a unité des concepts et une reconnaissance des méthodes fondamentales, qu’on détruit complètement quand on veut systématiquement sur tout sujet dire qu’il y a l’opinion rouge et l’opinion bleue, et qu’on ne comprend les choses que si on prend les deux en même temps. C’est pas du tout comme ça que fonctionne la science économique. Et donc on a des insatisfactions fortes qui se retrouvaient dans le rapport Guesnerie, et avec lesquels beaucoup de membres de l’AFSE se retrouvent.

3. Après le 14 décembre. De notre point de vue, le risque principal aujourd’hui, et je le dis quitte à être impopulaire dans cette salle, le risque principal c’est le statu quo. Il y a eu l’échec d’une tentative de réforme et nous nous pensons que le statu quo n’est pas du tout optimal. Nous pensons que ce qui avait été acquis fugacement le 14 décembre peut constituer un objectif, notamment dans l’ambition exprimée à l’époque, y compris par le ministre dans son interview du Journal du dimanche, notamment dans le double rôle de formation citoyenne (peut-être plutôt pour la classe de seconde) et de formation plus profonde aux concepts et aux raisonnements de l’économie (ce qui correspondrait plus au cycle terminal). Il ne faut pas viser à ce que cet enseignement se situe à mi-parcours entre celui des sciences et celui des humanités, on vise bien quelque chose de spécifique, de différent, qui a ses propres concepts, et ses propres méthodes. Et on estime qu’on serait capable de le faire. Pour cela il faut commencer par réformer profondément les programmes. Je vais vous donner mon opinion sur ce sujet là. Je ne suis pas favorable à la règle des trois tiers, et je préfère le dire. Je suis peut-être mieux placé que les autres présidents de l’AFSE dans la mesure où je ne suis pas moi-même enseignant du supérieur. Je pense que la confection des programmes doit associer plusieurs profils, mais fondamentalement l’apport principal doit venir de ceux qui maîtrise le mieux la connaissance. Je le dis brutalement. Je pense qu’il doit y avoir une majorité de personnes qui sont des enseignants du supérieur, des chercheurs de très haut niveau, pour établir ce programme avec bien sûr une association avec l’Inspection Générale, avec bien sûr des enseignants du second degré mais je n’avais pas trouvé satisfaisante moi non plus mais pour des raisons opposées, la constitution du groupe de l’automne dernier. Ce n’est pas parce qu’il est au milieu qu’il est meilleur. Les solutions médianes ne sont pas toujours préférables. Antoine d’Autume est un collègue que je respecte infiniment, et qui d’ailleurs au sein de la commission Guesnerie a joué un rôle extrêmement positif, mais je trouve qu’un enseignant du supérieur en économie pour préparer les programmes ce n’est pas assez. Je trouve que les programmes cela nécessite une connaissance approfondie de la matière en question, que le savoir est quelque chose qui existe en dehors du milieu qui l’enseigne, c’est quelque chose qui existe en tant que tel, qui est principalement créer par les chercheurs et que donc il faut que ce soit ce milieu là qui forme le cœur de ceux qui font les programmes. Une fois que l’on aura refait les programmes, dans cette optique là, j’ai retenu des travaux que nous avons menés dans la commission Guesnerie, que d’une certaine façon le reste nous serait probablement donné par surcroit. Il y a pas mal de critiques de second rang, soit sur le contenu de l’enseignement, soit sur les manuels, qui ont été exprimées dans le rapport qui à mon avis, fondamentalement, trouvent leur cause dans le fait que les programmes ne sont pas satisfaisants, et donc je pense que c’est ça la priorité. Evidemment c’est au ministère de prendre l’initiative. Mais cela me parait la tâche la plus prioritaire.

Question : Quelque chose de fondamental pour nous, pouvoir prendre en compte de la manière la plus rigoureuse une démarche sociologique et une démarche économique. La discipline ne peut pas, ne doit pas, se réduire à la seule approche économique. Il faut prendre en compte la pluralité, de la manière la plus rigoureuse possible. Il ne s’agit pas d’opposer un savoir savant et notre manière d’enseigner.

Réponse : D’une certaine façon votre approche est au cœur du malentendu. Je ne partage pas cette approche. Je pense que les enseignants de SES doivent être associés à la confection des programmes parce qu’ils ont l’expérience du terrain, parce qu’ils maitrisent l’aspect pédagogique, ils connaissent les difficultés de l’approche didactique, mais en revanche je ne pense pas du tout que leur association vient du fait qu’ils maitrisent un savoir particulier. Je pense que les savoirs existent en dehors de votre pratique, en sociologie, en économie et que vous n’avez pas à inventer un savoir particulier.

Erwan Le Nader : Il ne faut pas qu’il y ait de malentendu, les enseignants du secondaire n’interviennent pas dans les groupes d’experts pour transformer les savoirs universitaires. S’ils sont là c’est justement pour voir, parmi ces savoirs, quels sont ceux qui peuvent être sélectionnés en fonction du niveau des élèves.

Jean-Michel Charpin : Si c’est cela, c’est très bien.

Erwan Le Nader : Sur la place du débat, je crois que c’est essentiel pour nous à plusieurs titres. Au premier chef, l’utilité pédagogique du débat : les élèves ne vont s’approprier les savoirs qu’à partir du moment où ils se seront questionnés sur cela. Nous ne sommes pas vraiment dans une optique qui viserait à placer en premier lieu des savoirs stabilisés et ensuite des débats, on est plutôt dans l’optique inverse.

Jean-Michel Charpin : Je peux me retrouver dans une partie de votre intervention. La façon dont vous avez présenté l’intervention des enseignants du secondaire me convient. C’est un rôle qui est légitime. Quant au débat : il y a des débats dans notre société, et aucune raison de les masquer. Deuxièmement c’est vrai que cela peut être utile à une sorte de mise en scène pour susciter l’intérêt des élèves, je ne nie pas cela. A condition qu’on n’occulte pas les concepts de bases et les méthodes fondamentales de la discipline, sur lesquelles peu ou prou il y a un accord considérable. J’ai appartenu au Conseil d’Analyse Economique, ou le Cercle des Economistes qui sont des aréopages qui contiennent toute sorte de gens d’opinions extrêmement diverses, et pourtant vous ne pouvez pas imaginer le degré d’unité qu’il y a dans les discussions de ces groupes. Sur un certain nombre de concepts et méthodes de base, il y a consensus. Mais si vous dites « cela c’est la théorie de untel et par ailleurs il y a un autre qui pense autrement », cela devient artificiel parce que celui que vous allez mettre en regard du mainstream représente si peu de choses dans le corpus de la discipline que l’opposition est artificielle. Il ne faut pas masquer les débats qui existent, mais il ne faut pas non plus en inventer qui n’existent pas.

Jérôme Deauvieau : Il ne faut pas oublier que quelle que soit la théorie qu’on adopte sur ce qu’est un savoir scolaire (que ce soit M. Verret ou Y. Chevallard, le curriculum, ou autre), elles sont toutes d’accord sur le fait qu’un savoir scolaire n’est jamais le décalque, l’égal ou une simple dégradation d’un savoir universitaire. Il a une dynamique propre, il n’est certes pas sans lien avec le savoir universitaire, mais ce n’est pas la même chose. Bien sur il faut des universitaires, mais il faut des enseignants du secondaire, pour élaborer ce que doit être un savoir scolaire. Il ne peut pas ne pas y avoir articulation entre les deux. Et les enseignants du secondaire ne sont pas des producteurs du savoir, mais il sont quand même sensés maîtriser les savoirs académiques, en tout cas c’est en France comme cela qu’ils sont sélectionnés pour devenir enseignant du secondaire.

Réponse : Je ne suis pas choqué par ce que vous dites. Je pense que les chercheurs ou les enseignants du supérieur peuvent comprendre qu’il y a des réflexions sur leurs disciplines, que l’épistémologie existe, même que les sciences didactiques existent et qu’il faut tenir compte de ce qu’elles apportent. Que la pratique des enseignants mérite d’être prise en compte. Tout ceci me parait tout à fait acceptable, à condition qu’on admette que la donnée de base, fondamentale, c’est la maîtrise de la substance elle-même, qui est très importante et que ceux qui la maîtrise, les « sachants », ce sont d’abord les enseignants du supérieur et les chercheurs qui font progresser la connaissance.

Victor Vieira : Je souhaitais vous interpeller sur la façon que vous avez de présenter les savoirs en science économique. J’avoue que j’ai été un petit peu surpris par votre vision parfaitement unifiée du savoir : il est abouti, il progresse tout le temps. Cela m’interloque, quand on a lu Popper ou Kuhn, on ne peut pas dire la science économique est unifiée et c’est tout, il y a une pluralité de paradigmes qui ne s’annulent pas.

Réponse : Je ne suis pas naïf au point de ne pas avoir compris que je pouvais interloquer. Mais pour se faire comprendre il vaut mieux s’exprimer clairement et j’ai bien dit ce que je dis. Je crois que la façon dont aujourd’hui sont bâtis les programmes et la façon dont aujourd’hui la science économique est présentée aux élèves les induit gravement en erreur dans l’autre sens. Non pas que la science économique soit aboutie, heureusement elle progresse tous les jours. Mais cette façon de présenter sur chaque sujet, y compris sur les sujets analytiques, deux ou trois écoles, ne me paraît pas du tout correspondre à l’état réel de notre discipline.

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