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Intervention de Jérôme DEAUVIEAU

Assises de l’enseignement des SES - 16 mai 2009


C’est toujours difficile d’intervenir en dernier, après un débat de cette densité : je suis assez impressionné par la qualité des débats et le fait de mettre en débat ses pratiques et sa discipline comme cela, c’est quand même l’un des points majeurs. Je suis assez frappé, mais je crois que cela montre le poids de l’histoire, une association qui a l’habitude de débattre d’elle-même et de la discipline qu’elle représente.

En tant que sociologue de l’éducation, j’ai été amené à faire une étude sur les enseignants au début des années 2000, qui est devenu un ouvrage sorti récemment (Enseigner dans le secondaire, La Dispute, avril 2009), une étude qui visait à comprendre les pratiques enseignantes d’un point de vue sociologique, et à comprendre les déterminants de ces pratiques. Je me suis principalement centré sur les profs de SES, c’est eux que j’ai été observé en classe, c’est sur eux que j’ai pu réfléchir.

L’enquête Apses montre l’attachement au dispositif pédagogique des SES, de l’idée de mise en activité intellectuelle des élèves, de l’idée de croiser les résultats des disciplines savantes pour rendre intelligible le monde (même si biais par la surreprésentation des adhérents APSES chez les enquêtés). Ces aspects là sont bien le socle sur lequel la discipline, les SES en tant que mouvement social sont appuyés.

Ce qui m’a intéressé dans mon travail, c’est de savoir « que fait-on avec le dispositif pédagogique ? » Comment le prendre en charge quand on est enseignant, et j’ai plutôt travaillé sur des jeunes enseignants. On voit l’importance du débat. La place du cours magistral, on sait qu’il faut ne pas trop en faire, ne pas faire que ça. Mais faire quoi ? C’est ça la vraie question. Ce que j’ai pu constater chez les jeunes enseignants, plus ou moins acculturés à ces débats, c’est à quel point l’enseignant est seul pour mettre en œuvre les dispositifs pédagogiques. Sur un point précis, sur la question de la circulation des savoirs en classe : le dispositif des SES fait circuler en classe des savoirs scolaires (retravaillés mais issus des savoirs savants), des savoirs politiques (ils ne sont pas directement construits dans la sphère savante mais qui ont une formalisation important et qui sont liés aux enjeux du monde contemporain), et les savoirs liés à l’expérience subjective des élèves. Cette circulation, en particulier dans les classes faibles que j’ai pu observer, elle est incessante. Quand on écoute les élèves on voit à quel point cela circule, et on voit à quel point c’est problématique. Pour autant les sciences économiques et sociales sont là pour acculturer les élèves aux savoirs scolaires et à leur logique propre. La logique des savoirs scolaires c’est justement comprendre que sur des questions, sur des enjeux du monde contemporain, on doit adopter une démarche, une méthode, on a des connaissances (je ne distingue pas compétences et connaissances, c’est une pure vue de l’esprit que de considérer qu’on puisse le faire). Il faut que les élèves soient acculturés à cela, et c’est l’objectif des SES. Cela ne veut pas dire, comme on l’entend parfois chez ceux qui veulent critiquer la discipline, imposer une doctrine, cela n’a rien à voir avec cela. La question centrale, c’est de faire comprendre la différence des registres de discours, et c’est très difficile dans les classes faibles. Dans 80% au bac et après ? (ouvrage qui a eu beaucoup de succès chez les enseignants car on peut le lire de plusieurs façons), Stéphane Beaud parle des Malgré-nous de la massification scolaire (même s’il regrette aujourd’hui l’emploi de cette expression), et à un moment dans l’ouvrage il cite Nassim, enfant d’immigré algérien qui commente un sujet de dissertation de SES sur la mobilité sociale : on y voit la confusion des registres de discours. Nassim pourrait très bien s’en sortir, mais il faut qu’il comprenne le registre de discours sur lequel il doit se placer. Une fois qu’il a compris ça il faut évidement qu’il apprenne un certain nombre de savoirs, de connaissances, de méthodes, la grille des PCS permettant d’objectiver les positions sociales, les tables de mobilité sociale, etc.

C’est la question décisive de l’entrée dans les apprentissages qui est posée ici. Ce n’est pas propre au SES. Comprendre le rapport au savoir et la définition même de ce qui doit être appris à l’école et ce que c’est que d’apprendre à l’école est absolument décisive et c’est là que se joue fondamentalement la difficulté scolaire. Comment peut-on faire pour réussir à faire entrer tout le monde dans le dispositif des SES ? Votre association professionnelle doit prendre en charge ces questions là. Le corps enseignant est en difficulté parce qu’il a du mal à prendre en compte ces questions là qui ne sont pas simple : la question du travail, quel sens des pratiques professionnelles, etc.

En tant que sociologue de l’éducation je suis un grand partisan du dispositif de scolarisation des SES. Pas pour former des économistes, des sociologues (c’est le travail de l’université pas du secondaire), mais pour former des élèves, pour leur faire apprendre ce que c’est qu’avoir un regard de sciences sociales sur le monde. Et je reste convaincu qu’il faut défendre vigoureusement cela. Par contre le défendre ne veut pas dire répéter à l’infini les injonctions de la doxa pédagogique mais essayer aujourd’hui de voir concrètement ce que veut dire sa mise en œuvre. Il faudrait notamment clarifier le sens des termes, s’accorder sur les termes compétences/connaissances, savoirs/méthodes... Il ne peut y avoir de compétences sans connaissances. C’est d’ailleurs ce que disent Beaudelot et Establet dans le dernier ouvrage sur PISA, en disant qu’au fond une compétence n’est rien d’autre que l’actualisation d’un savoir et que lorsqu’on mesure la maitrise d’une compétence on mesure l’acquisition d’un savoir. Ce n’est pas du tout la phraséologie des enquêtes PISA.

Savoirs/Méthodes, que veut dire cette distinction entre savoirs et méthodes. Je crois que l’idée originale de SES résidait dans le fait de faire comprendre ce qu’était la démarche en sciences sociales. Une démarche en sciences sociales c’est forcément un regard sur le monde et des méthodes. On ne peut séparer l’un et l’autre. On ne peut pas avoir un regard sociologique sur le monde sans avoir de démarches concrètes qui permettent de mettre en œuvre ce regard. Cette opposition ne fait pas sens. Maintenant il est vrai que dans vos programmes il n’y a pas beaucoup d’éléments de méthodes de sciences sociales arrimés sur une thématique. C’est vrai pour la stratification sociale, avec les nomenclatures, mais c’est vrai que cela pourrait être mis plus en avant. Mais c’est vrai que la tentation d’empilement encyclopédique est très grande. Je trouve les programmes bien, mais je comprends aussi que cela soit trop chargé, trop lourd. Il faut se poser la question de leurs limites et de leurs logiques. Je suis assez favorable à une entrée par des problématiques, des questionnements et d’essayer de circonscrire ce que l’on entend par là.

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