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Intervention de Julien FRETEL pour l’AFSP

Assises de l’enseignement des SES - 16 mai 2009


Yves Deloye et Nonna Mayer m’ont demandé de les représenter aujourd’hui. En tant qu’ancien professeur de SES, et actuel professeur de science politique à l’université et à Sciences Po Lille, je voudrais essayer de montrer aujourd’hui que l’on peut aimer les SES et être du côté de la raison savante néanmoins. Je suis là pour apporter notre soutien aux SES et quelques pistes de réflexions communes. Je viens ici avec beaucoup d’humilité, et je pense qu’il faut en avoir quand on sait ce que c’est qu’une classe. Quand on est dans une classe, on sait ce qu’est un programme. Donc on sait qu’on n’applique pas le programme tel qu’il se présente formellement. On sait ce qu’est un manuel, donc on sait qu’on n’utilise pas tout le manuel. Alors quand on entend des enseignants du supérieur qui vous disent « les programmes ne sont pas bons, ils sont surchargés, trop théoriques, encyclopédiques, les manuels font peur, etc. », on bondit en se disant que bien sûr on n’enseigne pas le programme à la lettre, on n’enseigne pas les manuels bêtement, qui ne sont pas les programmes d’ailleurs. C’est une des premières choses que l’on apprend lorsqu’on devient enseignant de sciences économiques et sociales, et je pense qu’il serait bon de l’avoir en tête.

Aussi, je crois qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant l’idée qu’il y aurait une séparation aussi simple entre le savoir savant qui serait de notre coté, dans le supérieur, et le savoir à enseigner que vous aurez à diffuser. C’est bien plus compliqué que cela. Il n’y a pas de lieu unique de production pure du savoir savant. Ne croyez pas que nous autres universitaires nous inventons tous les jours du savoir savant, et que l’on sait toujours quoi vous demander d’enseigner. Nous aussi on se nourrit de manuels, on fait circuler entre nous des articles, et quand on fait un travail de recherche et qu’on a pu voir un peu mieux la réalité sociale, qu’on peut poser un peu mieux les questions avec quelques concepts et grilles théoriques, en essayant de tester différentes théories concurrentes, cela ouvre l’esprit, on est content et on se dit que l’on fait de la recherche. Et que l’on est comme beaucoup de savants.

En disant cela, je suis un peu tremblant, car je pense à ce que disait Jacques Lagroye que vous connaissez et qui aimait beaucoup votre discipline. C’est lui qui m’avait orienté vers les SES. J’avais alors préparé le Capes, mais en me disant, naïvement, que je serai peut-être frustré de ne plus être en situation de recherche comme je l’avais été lors de mon DEA. Et Jacques Lagroye m’avait dit « mais bien sûr que les enseignants du secondaire font aussi de la recherche, car quand on prépare un cours on fait de la recherche ». Tout ça pour vous dire qu’il faut se méfier des catégories qu’on emploie, avec l’idée qu’il y aurait un savoir savant, avec ce qu’on appelle la recherche fondamentale, en haut, bien sûr, et en bas, ce qu’on appelle la transposition didactique.

Je suis mandaté pour vous dire que nous autres politistes (et pas politologues ! Evitons de prendre un expert pressé en analyse politique pour un savant et un scientifique), même si nous sommes très divers les uns des autres, nous vous aimons beaucoup. Je suis désolé de vous le dire comme cela. Mais on a une image très positive de vous. Notre spécialité est d’étudier les gouvernements, l’action publique, les réformes, les stratégies politiques, et c’est vrai que l’on est toujours un peu surpris et agacés de voir que vous êtes souvent l’objet de réformes. Cela mériterait une thèse ! Par exemple tout à l’heure on vous a dit « ne préférez pas le statu quo à la réforme ». C’est une rhétorique classique. Quand on veut faire une réforme on dit « surtout ne préférez pas le statu quo ». Alors même que l’on sait que les institutions sont vivantes, que les disciplines sont forcément vivantes, que l’institution scolaire l’est également, et qu’elles évoluent, qu’elles ne sont jamais dans ce fameux statu quo. Je ne dis pas qu’il ne faut rien faire. Mais nous sommes surpris que vous soyez toujours l’objet de « triturages » ministériels et d’interventions venant du haut de notre institution qu’est l’Education nationale. S’il y avait les mêmes projets sur l’enseignement supérieur, les mêmes manières de faire, ce n’est pas la mobilisation que l’on a connue ces derniers mois qui se produirait, ce serait une révolution qui aurait lieu !

On se sent solidaire de vous aussi parce que l’on n’aime pas les attaques que vous subissez de la part des médias. Dans la presse vous êtes bien trop maltraités, tout comme nous parfois, mais d’une autre manière. Pour nous c’est une forme différente de maltraitance : on ne parle pas de nous. Ou en tout cas on parle de ceux qui sont réputés être des scientifiques du politique mais qui ne le sont pas assez je dirais, au détriment de nombreux politistes qui travaillent et recherchent inlassablement.

Je voudrai revenir également sur ce qu’est la science, c’est mal dit comme ça mais je vais vite, parce que bien sûr on est sensible quand certains de nos collègues du supérieur vous regardent avec condescendance et vous disent que vous ne savaient pas ce qu’il faut savoir en sciences économiques et sociales. Par exemple, il ne nous viendrait pas à l’esprit de revendiquer le fait que nous soyons plus nombreux que vous pour constituer une commission chargée de réfléchir sur la rénovation des programmes. C’est impensable, mais cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas échanger, que l’on n’a pas des choses à vous dire sur notre domaine de spécialité, puisqu’on prétend tout de même, je suis obligé de le dire ainsi et brutalement, avoir le monopole du savoir légitime sur l’analyse du politique. Mais on sait aussi que parmi les professeurs de sciences économiques et sociales, il y a des gens qui ont reçu une formation en science politique, il y a des gens qui ont commencé ou fait des thèses, et c’est aussi pour cela que je disais tout à l’heure que l’on vous regardait plus comme des collègues que comme des gens d’en bas, à qui on devrait dispenser unilatéralement un savoir savant.

On a parlé de sociologie, d’économie, de science politique. Je suis plutôt mal placé ici puisque la science politique est la plus petite partie des programmes que vous assurez. Tout à l’heure Laurent [Willemez] disait : « les SES peuvent avoir deux jambes, une jambe sociologique, une jambe économique… ». Ne peut-on rien rajouter ? J’aimerais bien que l’on ait un petit quelque chose [rires de la salle]. Nous, en science politique, on croit vraiment à la pluridisciplinarité ou à l’interdisciplinarité. Notre science est définie par un type d’objets, c’est-à-dire la politique. Et ensuite on mobilise différents savoirs plus ou moins bien labellisés au niveau académique, pour étudier cette réalité sociale qu’est le ou la politique. Donc on puise comme vous dans la sociologie, l’histoire et l’économie, pas assez souvent il est vrai, et il faudrait le faire de plus en plus. On puise dans l’anthropologie, dans plein d’autres choses encore. On est au clair avec vous, on fait des sciences sociales du politique. Et comme vous, on a un mal fou avec l’internationalisation des sciences parce que nous pensons faire des sciences sociales du politique (anthropologie politique, sociologie politique, philosophie politique, etc.) et beaucoup de nos collègues à l’étranger nous disent qu’ils font de LA science politique. Alors on ne sait pas trop quoi leur dire car nous ne trouvons pas cela scientifiquement très bon. Je pense que dans certains secteurs de l’histoire, de l’anthropologie, etc. il y a des individus très avancés scientifiquement qui pensent qu’il n’y a qu’une science du social, les sciences sociales. De mon point de vue, un grand historien fait bien plus que de l’histoire. Il étudie le monde passé sous l’angle, par exemple, des relations économiques, des relations politiques, etc. Je pense que c’est un point important qu’il faut défendre ensemble. Science politique et SES partagent le même esprit scientifique.

J’ai le privilège d’enseigner à la fois à Science Po Lille, avec toutes les conséquences en termes de recrutement des étudiants, deuxième IEP de France nous dit-on dans la presse, et à l’Université d’Amiens où je suis responsable de la Licence 1 Droit et Science politique. Vous imaginez l’écart social entre les différents étudiants de ces deux institutions. Le comble, c’est qu’à l’IEP de Lille, dont les étudiants ont des bons débouchés, s’en sortent très bien, évoluent, et se reforment pourrait-on dire avec ironie, c’est à eux que l’on enseigne les sciences sociales, qu’on fait en quelque sorte des SES. Et à l’université on reste dans un cloisonnement avec, séparées, la sociologie, l’économie, la science politique, le droit, etc. Comme par hasard, l’une des conférences de méthodes les plus utiles et populaires à l’IEP de Lille, c’est la conférence méthodes « Méthodes des sciences sociales ». Parce qu’ils réalisent des entretiens, qu’ils effectuent des observations, il y a pour eux une vraie découverte de savoirs qu’il ne suffit pas de voir pour voir la réalité sociale telle qu’elle est. Qu’est-ce qu’on fait dans ces conférences de méthode ? Eh bien on fait comme vous souvent, on fait des travaux pratiques, des méthodes qu’on veut actives, on leur fait faire de l’expérimentation, et ce sont sans doute ces savoirs-là qui leur sont les plus utiles, à tout point de vue, et ce pour longtemps. En première année de Droit à Amiens, j’ai demandé qu’on dispense ce type de formation aux étudiants. Ca se met peu à peu en place. On a maintenant une conférence de méthode. Je crois que cela fait beaucoup de bien et certains juristes commencent à nous dire que c’est avec ces cours-là que leurs étudiants vont pouvoir avoir les concours de magistrats. Les étudiants font du droit, ils font de la procédure, mais qu’est ce qui est tout aussi déterminant, la culture générale qu’apportent les sciences sociales. Il faut avoir cette culture, une culture qui donne du répondant, qui aide à réagir dans notre monde contemporain. Ce ne sont pas nos étudiants passés par ES qui sont les plus en difficulté dans ce domaine. Je crois alors que plus on cloisonne les savoirs et plus on met nos élèves en difficultés. Or c’est ce que certains voudraient faire avec votre discipline.

Voilà, je vais m’arrêter. J’ai trop parlé. Et sans doute trop mal dit ce que j’avais à vous dire. En tout cas, si vous avez besoin de nous pour d’autres combats, comme nous vivons dans un univers fait de conflits, si vous avez besoin de soutiens, de coopération aussi pour, par exemple, mieux articuler le passage du lycée à la première année d’université, nous sommes prêts à créer un véritable partenariat avec vous pour aller plus loin et réussir ces différents projets. Sachez donc que nous serons toujours là, à vos côtés.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales