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L’héroïne birmane et les profs d’économie (Revue de presse)

Les échos 08/02/11


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Ecrit par Jean-Marc VITTORI Editorialiste

L’économie ne sera jamais une terre de consensus. La moitié des professeurs qui l’enseignent dans les lycées guerroient à nouveau contre les programmes du ministère. Ils l’ont rappelé lors de leurs états généraux des sciences économiques et sociales ce week-end. L’an dernier, la contestation portait sur la classe de seconde - un enseignement étrange censé s’ouvrir sur l’élasticité et ignorant le mot « chômage ». Cette année, elle s’attaque au programme de première, jugé trop lourd et trop libéral. Au moins commence-t-il par le début, en mettant « l’accent sur le raisonnement coût-bénéfice » et « les choix individuels et collectifs », même si l’on peut s’étonner de l’insistance sur « le caractère extensif de la notion de rationalité » mise à mal par la récente crise. Publié dans les prochains jours, le nouveau programme de terminale va sans doute déclencher une autre pluie de critiques.

Cet affrontement n’est pas surprenant. Il reflète, en l’accentuant, les réticences des Français face à l’idée de marché. L’historien Pierre Rosanvallon explique de manière limpide les origines de ce blocage. Au XVIII e siècle, quand il a fallu repenser un ordre social qui ne venait plus de Dieu, Adam Smith a expliqué aux Anglais que le marché était le coeur d’une société désormais dominée par l’échange. Jean-Jacques Rousseau a au contraire défendu en France un nouveau contrat social, où l’Etat était au centre du jeu. Trois siècles plus tard, rien n’a changé ou presque, comme l’attestent les comparaisons internationales montrant la défiance exceptionnelle des Français à l’égard du marché. Et la grande majorité des professeurs d’économie du secondaire sont... très français.

Cela dit, il est possible tout à la fois d’être français et de réfléchir. On voudrait donc proposer ici un texte qui pourrait être étudié, par exemple, par des lycéens de première pour, conformément au préambule de leur programme d’économie, « contribuer à leur formation citoyenne grâce à la maîtrise de connaissances qui favorisent la participation au débat public sur les grands enjeux économiques, sociaux et politiques ». Certes, son auteur n’est pas un économiste, mais son propos porte sur l’économie. Et il ne devrait pas rebuter la communauté éducative, puisqu’il s’agit d’Aung San Suu Kyi. Cette opposante héroïque à la dictature birmane, prix Nobel de la paix en 1991, vient de passer vingt ans en résidence surveillée. Enfin libérée il y a trois mois, elle a tenu à envoyer un message vidéo au forum de Davos. Elle y raconte comment elle a suivi, à la radio, la crise mondiale. Elle dit combien les habitants de son pays, isolés du reste du monde par la junte au pouvoir, veulent faire enfin partie de la communauté internationale : « Non seulement pour être connectés économiquement et socialement, mais aussi pour parvenir à la stabilité politique intérieure et à la réconciliation nationale qui nous permettra de répondre pleinement aux aspirations de notre peuple. [...] Des politiques économiques reliées au développement humain et au renforcement des compétences constituent la meilleure voie vers l’établissement de la stabilité dans une transition démocratique. » D’où un premier thème de discussion pour les élèves : l’ouverture économique d’un pays peut-elle contribuer à sa stabilité politique et non la détruire, contrairement à ce qu’on entend souvent en France ? La réflexion pourra s’appuyer sur les exemples des pays de l’est de l’Europe ces trente dernières années. Elle sera ensuite utilement élargie aux événements en cours en Tunisie et en Egypte, où les fruits d’une ouverture limitée ont été cueillis seulement par les proches du pouvoir.

Ecoutons à nouveau Aung San Suu Kyi : « Nous avons besoin de contrer, voire d’éradiquer une pauvreté largement répandue en offrant des opportunités qui permettront à l’esprit entrepreneurial de notre peuple d’être efficacement encouragé par des programmes de microcrédit. » Second thème de réflexion pour les lycéens et leurs professeurs : Aung San Suu Kyi est-elle intoxiquée par la propagande ultralibérale du grand capital ? Argumentez. Qu’est-ce que l’esprit entrepreneurial ? Donnez des exemples. L’esprit entrepreneurial peut-il être d’un quelconque secours dans un pays comme la France, voire dans la vie d’individus comme vous ? Non, la cloche n’a pas encore sonné. Vous avez toute la vie pour y réfléchir.

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