Etats Généraux des SES : Intervention de Benjamin Vignolles

Benjamin Vignolles, ancien bachelier ES, étudiant à l’ENS Cachan

– Je vais essayer de rendre compte de l’expérience que j’ai eue de la seconde à la Terminale ES le plus fidèlement possible et de la manière la moins biaisée possible, puisque tout le monde ne continue pas les sciences sociales après. L’expérience que je pense avoir partagée avec mes collègues de la série ES, j’essaierais de la ramener à trois points :
- pourquoi c’est une démarche originale, qui singularise les SES des autres disciplines ;
- pourquoi elles sont complémentaires avec les autres disciplines ;
- ensuite, dans quelle mesure, elles sont utiles par la suite pour les étudiants – qu’ils continuent ou non dans les sciences sociales.

Tout d’abord, les SES, c’est une démarche originale, positionnée dans un aller-retour permanent entre le théorique et l’empirique, entre le cours et les concepts, et l’analyse de documents, divers, variés et nombreux. Ce double ancrage rend son enseignement d’autant plus efficace. Pourquoi ne pourrions-nous pas ne faire que du documentaire, et nous contenter d’aborder les questions de politique publique telles qu’on les voit abordées dans la presse ? Parce que pour aborder ce genre de documents, on a besoin de concepts et de théories. Ça peut sembler évident à beaucoup d’entre nous, ce que sont l’investissement ou l’entreprise, ou des concepts sociologiques comme les classes sociales, mais quand on arrive en seconde, ça n’a rien d’évident, et on a besoin de ces concepts pour comprendre et lire les documents. On a besoin par exemple de connaître la définition de l’investissement – c’est tout un point du cours au lycée, c’est une définition très précise et elle est essentielle pour comprendre les documents après. On a besoin des théories de l’investissement pour éclairer les statistiques de l’évolution de l’investissement dans le temps : pourquoi il fluctue, pourquoi il fluctue comme ça. Et on se sert de la définition de l’investissement pour critiquer ces statistiques, tout ce que la FBCF ne prend pas en compte, donc on voit que l’éclairage des documents s’appuie sur le théorique. Inversement, le théorique a besoin des documents. Ce qui m’a frappé avec l’appréhension des théories en SES, c’est qu’on découvre des types de théories très particuliers. La théorie en sciences sociales n’a pas une validité intemporelle. Des théories qui aboutissent à des conclusions contraires peuvent coexister sans s’annuler l’une l’autre parce qu’elles reposent sur des ensembles d’hypothèses différents, qui peuvent être tous deux justifiés. Donc, on a besoin de relier ces théories à des documents pour savoir dans quelle mesure la théorie peut être vérifiée ou non, quelles sont ses limites. C’est comme ça qu’on peut aborder des sujets de politique publique très contemporains, très intéressants et parfois, au premier abord, très difficiles comme la flexibilité sur le marché du travail et l’emploi. Moi, quand j’étais au lycée, c’était la période du CPE, c’était un grand débat – ou l’effet de la réduction du temps de travail sur le nombre d’emplois crées, ou encore l’effet du progrès technique sur l’emploi. On trouve toute une ribambelle de théories en économie qui reposent sur des hypothèses différentes, qui donnent lieu à des conclusions différentes, qui se sont plus ou moins vérifiées à différentes périodes, dans différents contextes.

L’étude de ces théories à travers des documents concrets permet bien d’en comprendre les limites et de comprendre que dans le débat public, il n’y a pas une solution miracle, et qu’il faut faire preuve d’esprit critique et de curiosité.

Cette démarche originale est complémentaire des autres disciplines de la filière ES. Les SES sont un peu la discipline architectonique de la série. C’est complémentaire avec l’histoire et de la géographie, tout d’abord. Les thèmes étudiés se rejoignent souvent puisque l’axe de la série, c’est l’étude du monde contemporain. Néanmoins, les approches différent. Par exemple, l’histoire des systèmes de change sera traité en histoire, mais toujours dans une thématique particulière : la géopolitique, les relations internationales, l’avènement de la puissance américaine, etc. Mais les professeurs d’histoire n’aborderont pas les systèmes de change dans leur technicité, leur fonctionne-ment, leurs faiblesses, leurs limites, ce que fera le professeur de SES sans rentrer dans le détail des raisons géopolitiques qui ont fait qu’on a adopté tel régime de change plutôt que tel autre. On peut également parler de la théorie des Suds, un des grands sujets que l’on peut traiter en ES, qui ne sera pas traité de la même façon en géographie, où on s’intéressera plus aux conséquences spatiales des choix en matière de politique de développement. En SES, on étudie-ra les justifications théoriques, économiques et sociales qui ont fait qu’on a adopté telle théorie à telle époque. Inversement, les SES elles-mêmes ont besoin de l’histoire-géo. Si on prend l’exemple du vote et des régimes politiques. En science politique, on étudie les différents régimes politiques dans une perspective très générale, comparatiste, leurs constructions, leurs traits caractéristiques, leurs interactions avec la société civile et leurs limites, mais pas au prisme du temps comme le fait l’histoire et de l’originalité de chaque grande élection replacée dans son contexte. Les SES vont se nourrir du cours d’histoire pour interpréter les résultats de telle élection spécifique, à la lumière des théories en science sociale, mais éclairé par le contexte particulier dans lequel l’élection s’inscrit.

La complémentarité est également très visible avec la philosophie. Les sciences sociales permettent dès la classe de Première d’aborder des auteurs très classiques dans une perspectives de discussion critique et reliée à des exemples contemporains. En cela, c’est une bonne préparation pour étudier et discuter les auteurs en philosophie, d’autant que les ensembles se recoupent : Durkheim, Weber, Marx, Tocqueville peuvent être aussi bien considérés comme des philosophes que comme des sociologues. En retour, les sciences sociales descendent de la philosophie. L’idée que l’on peut analyser les relations des hommes en groupe est née à une période particulière de l’histoire de la philosophie, avant que la démarche ne s’autonomise de la philosophie, et prenne le statut de science avec ses méthodes, propres aux sciences sociales. La philosophie permet de retracer la genèse des grandes hypothèses et des grands courants et ainsi d’entretenir le regard critique que l’on porte sur la théorie et in fine sur le débat public en Sciences Économiques et Sociales. La complémentarité est très visible.

Enfin, et j’irai plus vite, il y a une complémentarité certaine avec les mathématiques. Les méthodes quantitatives sont très importantes en SES. L’utilisation d’outils mathématiques est récurrente. Inversement, les Sciences Économiques et Sociales motivent certains thèmes de mathématiques que ce soit des problèmes comme le coût marginal, le coût moyen qu’on va aborder aux prismes des fonctions en mathématiques en Terminale, ou bien des chapitres particuliers : par exemple, le pro-gramme de ES en maths permet d’aborder la méthode des moindres carrés qui sert après dans l’interprétation des résultats économétriques en SES.

Enfin, c’est une démarche utile, que l’on continue les SES après ou pas. Pour ceux qui ne continuent pas, je m’appuie sur ce que peuvent dire mes anciens collègues de la série ES.

Leur expérience dans la série ES leur a permis de développer leur esprit critique, d’affiner leurs compétences dans la lecture et la réflexion à partir d’un ensemble documentaire vaste et parfois hétérogène, de comprendre que les documents peuvent porter des messages sous-jacents plus ou moins implicites, que l’on peut décoder et critiquer, comprendre aussi que les grands concepts, les grandes idées peuvent entretenir des relations non-univoques.

L’idée de cercle vertueux par exemple, est très spécifique à l’enseignement des SES. Comprendre que l’investissement en capital ne va pas nécessairement détruire l’emploi, qu’il peut exister des relations de complémentarité, qu’en retour, les mutations de l’emploi vont aboutir à un changement dans l’investissement. C’est la formalisation de relations complexes que l’on aborde dans le programme de SES. Cela permet de comprendre que rien n’est univoque et qu’évidemment rien n’est simple. C’est un message parfois difficile à faire passer.

En termes de contenus, l’enseignement des SES permet d’aborder avec une boîte à outils enrichie au cours de ces trois ans de lycée, le débat public. Je prends l’exemple d’Alter Eco, parce que c’est le journal que j’ai lu le plus régulièrement sur la période et je pense que c’est à peu près le même niveau que les articles à teneur économique et sociale de journaux comme Le Monde ou Les Echos. Quand je lisais Alter Eco, en Seconde, je ne comprenais rien, on évoquait de grands types de relations économiques et sociales qui me passaient complètement au dessus. Et en Terminale, c’était très facile à lire parce que ça avait fait l’objet d’une explication et d’un éclairage critique. C’était donc plus facile à s’approprier et à nuancer.

Pour ceux qui continuent les sciences sociales après. Moi ce que j’en ai tiré, c’est l’idée d’une coexistence des paradigmes. Qu’est-ce qui nous manque, une fois qu’on sort de Terminale et qu’on veut faire des études en sciences sociales ? Pour ce qui est de la sociologie, il va nous manquer de nombreux auteurs dans de nombreux sujets, évidemment. Mais, on aura vu les grands thèmes récurrents et structurants de l’interrogation sociologique : la socialisation, la déviance, la culture, son intériorisation, son expression, les catégories socioprofessionnelles, leurs mutations, et ces thèmes peuvent se décliner dans des sous-champs de la recherche si bien que les auteurs peuvent être repositionnés plus facilement dans les champs.

En économie, il nous manque indubitablement la formalisation. Est-ce que c’est un problème ? Moi, comment je l’ai vécu : L’exemple classique que je prends, c’est le modèle ISLM. Nous avons eu le cours en même temps avec les collègues de filières scientifiques sur le modèle ISLM. Quand j’ai découvert comment les courbes bougeaient et à quel résultat on aboutissait, ça ne me surprenait pas parce que le programme m’avait donné l’intuition de ces résultats dans le cadre keynésien. Cela n’était pas le cas de mes collègues qui devaient faire bouger les courbes pour retrouver le résultat dans un premier temps. Ces résultats n’avaient rien d’évident pour eux. Le programme de SES permet de raisonner hors modèle – et encore une fois, c’est sa force parce que le modèle n’est pas tout, il est critiquable et repose sur des hypothèses qu’il faut mettre en perspective. Là, mon expérience en lycée m’a beaucoup aidé sur l’approche et la critique des modèles en économie. Au final, c’est sans regret que j’ai fait ES. [Rires] J’en sors très content. [Applaudissements]

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