Etats Généraux des SES : intervention de Pierre-Noël Giraud

J’ai un grand plaisir à être ici avec vous parce que, comme cela a été rappelé, je suis absolument convaincu que pour la qualité du débat politique dans un pays il faut qu’un maximum de gens ait des idées sur ce qu’est l’économie, ses limites et en même temps sur ce qu’elle peut apporter. En effet, je vais partir d’une expérience assez semblable à la vôtre, que j’ai avec des étudiants qui étaient 5 ans plus tôt avec vous. Depuis 10 ans je fais à l’Ecole des Mines de Paris un cours qui s’appelle « initiation à l’économie » et dont le défi intenable est de parler de tout en 25 heures. Qu’est-ce que l’économie ? L’entreprise et la finance, la politique économique, la globalisation : tout cela en 25 heures ! [Applaudissements dans la salle] Je voudrais vous faire part de quelques réflexions issues de ce type de défis impossibles. Je vois arriver des élèves qui sont la crème de la sélection républicaine. C’est la "noblesse d’Etat" selon Bourdieu. Ils ont fait la filière S, les prépas, les grandes écoles… Bon, ils ne sont pas rentrés à l’X, mais les Mines c’est juste après. Ils sont très forts en maths et ils considèrent selon leur propre expression que l’économie c’est "pipeau". C’est-à-dire que c’est un discours idéologique. D’ailleurs il suffit d’ouvrir le journal, disent ils pour voir que les économistes ne sont jamais d’accord entre eux pour se convaincre que tout ça c’est "du pipeau".

Le premier point c’est évidemment de leur montrer que non, ce n’est pas si pipeau que ça et ensuite d’illustrer ceci à travers les thèmes qui les intéressent comme par exemple : la finance, la globalisation et le rapport à la nature. Sur ces 4 points, je vais vous dire ce que j’essaie de faire, j’espère que cela vous sera utile. Ce n’est pas le même public évidemment, mais la différence ce n’est pas les maths, parce qu’évidemment, en 25 heures, si je commençais à faire des maths, je ne ferais rien. Donc j’ai des gens qui sont très forts en maths et je ne fais pas de maths, volontairement ; ou si je fais des maths, c’est sous forme d’un petit graphique. J’essaie, parce que c’est ma conviction, de faire passer les idées économiques sans faire de maths. Ce n’est pas une prise de position sur l’intérêt des maths en économie.

En tant qu’économiste professionnel, évidemment, comme cela a été dit par Benjamin qui a fini par s’en rendre compte, les maths sont utiles. Mais pour la pédagogie de l’économie, ce n’est pas du tout évident.

Alors sur le premier point : l’économie, c’est pipeau ? Pour répondre à cette question il faut d’abord montrer que l’objet de l’économie a été assez variable dans l’histoire et est encore aujourd’hui très variable, que le champ de l’économie est très variable selon les auteurs. Il y a des gens pour qui c’est la science du comportement rationnel, donc il y a un impérialisme total sur l’ensemble des sciences sociales. Il y a des gens qui sont plus modestes, dont je fais partie. Le premier point, c’est que j’essaie de montrer que l’économie a un champ, et qu’elle peut dire des choses à condition que tout ce qu’il y a autour ne soit pas trop variable. Donc, d’entrée de jeu, on voit bien que comme tout ce qu’il y a autour finit par bouger,

la nature d’une régularité ou d’une loi en économie ne peut absolument pas être la même qu’en physique. Les "lois" en économie, ne peuvent être vraies en tout temps et en tout lieu.

Deuxièmement, j’essaie de montrer que l’économie ne peut pas être normative. Quand un économiste dit « voilà la bonne politique », il déborde, il dépasse son rôle analytique d’économiste. Il a fait un effort analytique, mais ensuite il a adopté certaines normes de jugements qui ne sont pas économiques et qui lui permettent de dire « moi je pense que c’est ça qu’il faut faire ». J’essaie de montrer en particulier qu’il n’y a pas de critère de jugement d’une politique économique qui puisse venir de l’intérieur de l’économie. Le critère de Pareto, on le sait très bien est, 1) inapplicable et 2) dès que les utilités sont en rapport les unes aux autres, même le critère de Pareto (qui est quand même contestable) ne fonctionne pas.

Donc premier point, c’est définir le champ, le réduire, montrer que tout ce qu’on dit ne sera vrai que toute chose égale par ailleurs donc ne sera pas universellement vrai, ni vrai tout le temps, ni vrai partout.

Deuxièmement, qu’on ne peut pas juger, parce que c’est le débat politique, ce sont les normes éthiques et politiques qui permettent de juger… et à partir de là, on peut dire que dans ces conditions, cela peut être un discours scientifique, rigoureux. Voilà, ça c’est le premier point, voilà comment je réponds à « ça, c’est du pipeau ». J’espère qu’avec ça, à la fin, ils sont convaincus que cela ne l’est pas tout à fait.

Ensuite, à partir de trois questions, qu’est que j’essaie de montrer ? Sur la finance ils ne savent rien. C’est la future élite de la nation et ils ont les idées les plus fausses possibles sur la finance. Soit ils sont fascinés. Vous savez que ces gens-là, ils ont donné des ingénieurs financiers par wagons entiers. Soit ils considèrent au contraire que la finance c’est virtuel, que ce n’est pas le monde réel… que c’est mal, que ça ne sert à ri, que c’est purement une forme de spéculation, que ça pompe toute la valeur issue du travail des gens qui font vraiment quelque chose. Le premier point, bien sûr, c’est de montrer que la finance sert vraiment à quelque chose mais ensuite, il faut répondre à toutes ces interrogations. Donc moi, ce que j’essaie de faire, c’est de montrer à travers les questions liées au fonctionnement des marchés financiers le concept fondamental d’incertitude et de risque.

Là, il y a une aberration et je sors de l’économie : après la taupe, on ne sait pas ce qu’est une variable aléatoire. Quand j’ai compris cela, j’étais absolument stupéfait. La notion de variable aléatoire est utilisée dans tous les domaines, pas seulement en économie ou en finance, dans les sciences physiques, dans les sciences de l’ingénieur… Je ne sais pas si on peut enseigner ce qu’est une variable aléatoire au lycée, mais je suis absolument certain qu’en taupe on devrait… Donc enseigner la finance à des gens qui ne savent pas ce que c’est qu’une gaussienne, ça commence à devenir un peu complexe. Donc moi, j’en profite, à travers la finance, pour introduire les notions d’incertitude, de risque… une première approche des imperfections de marchés et, cette dimension fondamentale de l’économie, en tant que discours sur des pratiques économiques, on peut appeler cela la réflexivité, les anticipations auto-réalisatrices. C’est le fait que

ce que les gens pensent modifie la réalité, ce qui n’est pas le cas en physique évidemment.

J’évoque aussi la dimension négative, je pense qu’on y reviendra cet après-midi très largement. Donc voilà, la finance ça sert à quelque chose, je combats les idées reçues… mais en même temps les systèmes financiers sont extrêmement divers et certains systèmes financiers ont au cœur une sorte d’instabilité liée à l’incertitude, aux anticipations auto-réalisatrices, au mimétisme et que donc, il y a quelque chose comme une instabilité rationnelle. Il y en a qui pensent que la finance c’est irrationnel. Non, moi je dis qu’il n’y a rien de plus rationnel que la finance… mais la rationalité la plus développée peut conduire à de l’instabilité.

Ensuite, sur la globalisation, il est clair que Ricardo ça ne suffit pas. C’est un outil tout à fait insuffisant pour aborder les problèmes de la globalisation. Alors ce que j’essaie de montrer – et là je rejoins Benjamin Vignolles –, c’est que le libre-échange peut être bon à certaines périodes, à certaines conditions. Bien sûr, il faut d’abord définir ce qu’on appelle « bon », puisque la norme vient de l’extérieur… Il faut d’abord définir ce qu’on appelle « bon », et puis ensuite on examine si dans certaines conditions, le libre-échange, c’est une bonne chose. Ce que j’essaie de montrer à travers l’exemple de la globalisation, c’est que l’économie doit s’intéresser beaucoup plus aux dynamiques qu’aux équilibres statiques. Ce qui modifie les conclusions de Ricardo, c’est la prise en compte de rendements croissants, donc nécessairement dans le temps, de rendements croissants d’adoption, des choses qui concentrent la richesse à tel endroit, dans une sorte de dynamique temporelle… Si on prend en compte ces dynamiques, on a une bonne illustration du fait que l’on ne peut pas établir de lois générales valables en tout temps et en tous lieux concernant les avantages du libre-échange. Sur le plan théorique, on peut faire plusieurs modèles et, selon leurs hypothèses, et notamment selon qu’ils sont statiques ou dynamiques, ils n’aboutissent pas aux mêmes conclusions. Et puis sur le plan empirique, le libre-échange a incontestablement bénéficié à la Chine, puisqu’elle ne le respecte pas (ou du moins, moins que les autres), cela a été une catastrophe pour les pays d’Amérique Latine, après les années 30, que de se refermer dans un protectionnisme défensif. Au contraire, le Japon a réussi à être protectionniste et cela a apporté une dynamique très favorable, etc. Ce que j’essaie d’illustrer avec la globalisation, c’est la notion de dynamique économique et le fait que les lois ne sont pas universelles ou intemporelles.

Enfin, sur la question de la nature, là où je les choque… parce qu’il y a des écologistes parmi eux… c’est lorsque je leur dis : il y a un optimum de pollution. Je leur dis « l’objectif de pollution zéro, ce n’est pas un objectif raisonnable ». Donc il y a un optimum de pollution et on peut sous certaines conditions le calculer. Ce n’est pas atroce de donner un "prix" à des éléments de capital naturel. Qu’est-ce que ça veut dire leur donner un prix ? Cela veut dire les faire entrer dans un calcul économique. Mais en même temps je leur montre que le deuxième théorème de Coase, à savoir, s’il n’y avait pas de coût de transaction, que vous donniez la propriété au pollueur ou au pollué, ils essaieraient de négocier entre eux et ils aboutiraient à un optimum de pollution, c’est faux, bien évidemment. Parce que si vous donnez la propriété au pollueur, c’est le consentement à payer des pollués qui va déterminer l’équilibre alors que si vous donnez la propriété au pollué, c’est le consentement à recevoir des pollués qui va déterminer l’équilibre. Il est évident que le consentement payer et à recevoir ne sont jamais égaux … Donc je leur dis finalement : « vous voyez, l’optimum de pollution , il existe, (même si bien sûr, il est faux de penser que la bonne solution c’est la pollution zéro) et en même temps, il dépend de à qui vous donnez la propriété de la nature". Donc j’introduis l’idée que toute l’économie suppose en amont quelque chose comme une définition et une attribution des droits de propriété initiale. Ensuite, je leur parle de l’effet de serre et je leur demande comment, à leur avis, on peut décider quel doit être le bon effort pour nous de lutte contre l’effet de serre, comment dimensionner l’effort ? Mis à part le fait qu’on montre que le calcul est totalement impossible puisqu’on ne connaît pas le progrès technique à l’avenir et les préférences des générations futures, ce sur quoi j’insiste, c’est que même si on savait tout ça, cela ne suffirait pas à déterminer quel est le bon niveau de l’effort aujourd’hui, car il faudrait introduire quelque chose de purement éthique qui est une réponse à la question : « comment on va traiter les générations qui ne sont pas encore là ? » Et cette norme inter générationnelle est purement éthique, c’est une illustration de ce que l’économie ne peut pas produire de normes, la norme doit venir de l’extérieur. Le deuxième exemple de la nécessité de norme déterminée au préalable pour faire une analyse économique, ou plutôt pour la faire aboutir à une recommandation, c’est la question du partage de l’effort… Imaginons qu’on ait décidé de l’effort collectif à faire aujourd’hui pour éviter des désagréments aux générations futures, la deuxième question c’est : "comment partager cet effort ?" Là aussi, il n’y a pas de lois, il faut une norme pour parvenir à une conclusion. Donc voilà, face à un problème qui est un peu le même que le vôtre en seconde, avec des élèves qui ont simplement 5 ans de plus, (et peut-être qui sont la crème dans notre système de sélection), je me heurte à des difficultés qui doivent être les vôtres, et voilà, je voulais vous donner ce témoignage pour illustrer une manière de les traiter. [Applaudissements]

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