Etats Généraux des SES : Intervention de Jean-Claude Val

Bonjour. La précision est importante, j’interviens en tant qu’individu, enseignant les Sciences Économiques et Sociales, dont je me revendique haut et fort puisque pendant très longtemps, j’ai enseigné les Sciences Économiques et Sociales dans la série B, puis dans la série ES. Je suis très honoré d’être parmi vous et tout simplement très heureux, parce que je me retrouve dans cette immense chaîne d’interdépendance dans le sas opposé de celui de Benjamin Vignolles. C’est-à-dire que moi, je suis un de ces heureux explorateurs qui ont passé le bac B en 1969. Je suis dans le sas de sortie par la retraite, que j’espère heureuse mais pas trop précoce non plus, alors que Benjamin Vignolles est dans le sas d’entrée. Et je suis très heureux d’avoir entendu ceci, nonobstant toutes les choses très intéressantes que j’ai entendues de mon voisin Pierre-Noël Giraud et de Louis Chauvel, dont nous nous servons quotidiennement en B/L. Je suis très heureux d’entendre qu’il vient d’une Terminale ES, sans enseignement de spécialité mathématiques, ce qui est le cas de mon étudiant Théophile Malo, qui est entré à Ulm il y a sept ans. Donc, tout ceci pour dire que quel que soit le découpage des enseignements que reçoivent les élèves de Terminale ES, ce sont de futurs étudiants qui apportent leur richesse. Nous, en classe B/L – qui s’appelle bien Lettres et Sciences Sociales, j’y tiens beaucoup, tout le monde y tient et les trois Ecoles Normales Supérieures y tiennent, et plus particulièrement encore celle de la rue d’Ulm –, nous proposons un enseignement qui est à la fois axé sur les lettres, un enseignement littéraire (qui comprend bien entendu les sciences humaines), et sur l’enseignement des mathématiques, parce que certains de nos étudiants, et non des moindres, vont ensuite intégrer l’ENSAE, l’Ecole Nationale de la Statistique et d’Administration Économique, et l’ENSAI la seconde école de la statistique), qui ne sont pas inaccessibles à un élève de ES pour peu qu’il ait reçu un enseignement de mathématiques solide. Et c’est là que je commence à être un peu plus inquiet, avec vous, car quand je vois que l’horaire de mathématiques en première perd une heure – on arrive à la portion congrue de trois heures –, je me dis, quand même, comment cet élève va-t-il pouvoir en-suite, non pas prétendre à entrer dans une classe de B/L, mais supporter pendant deux ans un enseignement de mathématiques extrêmement exigeant, c’est-à-dire à quelques virgules près le même enseignement de mathématiques qu’en prépa HEC voie scientifique, mais avec quasi-ment trois de cours de moins, donc ça va encore beaucoup plus vite. Voilà, la question que je me pose c’est : l’orientation de la filière ES va-t-elle encore permettre aux classes préparatoires au haut enseignement commercial voie économique et aux classes préparatoires B/L de continuer à recruter, pas de manière pléthorique, mais de manière significative, des élèves de ES ? Par exemple, au sein de notre petite association très fraternelle – nous sommes une trentaine, dont vous avez ici deux représentants, non pas de l’association, mais de la profession de professeur de Sciences Économiques et Sociales en classe B/L –, nous avons fait une enquête au-près des vingt-trois classes B/L en France. Il y en a vingt-trois, dont quinze dans l’enseignement public, et malheureusement nous regrettons que les créations de ces dernières années n’aient eu lieu que dans l’enseignement privé, ce qui est bien dommage au moment où les débouchés à l’issue de la B/L s’ouvrent, et nous ne pouvons pas fournir de place à tous les élèves de S, de L et de ES qui candidatent. Sur les réponses qui nous sont revenues à la rentrée 2010 [1], 710 élèves étaient encore présents fin octobre en hypokhâgne, en première année. Sur les 710, il y en a tout de même 238 qui viennent de ES, ce n’est pas rien. Donc, d’une classe à l’autre, le pourcentage d’anciens élèves de ES varie beaucoup (disons de 15 à 50 %), c’est tout à fait réel. Il n’y a pas besoin de vous dire où les ES sont minoritaires, tout le monde aura situé les lieux, ce n’est pas la peine de stigmatiser dans ce sens là. Mais par exemple dans mon établissement… Pour tout dire – pour être transparent comme le disait Rémi tout à l’heure –, je suis ici d’une part parce que je suis prof en Sciences Économiques et Sociales, d’autre part parce que je suis collègue de votre présidente, et puis troisièmement – elle ne le savait pas –, peut être parce que nous sommes l’établissement qui a recruté (ce n’est pas forcément le résultat d’une politique volontariste ; cette proportion est même une exception tout à fait ponctuelle) 62 % de ses élèves d’hypokhâgne en ES. Je ne dis pas que cela ne posera pas de problème ; cela posera peut-être un problème parce qu’il y a peut-être un déséquilibre trop forcé de l’autre côté. Mais je constate que dans un tiers des établissements, on va au-delà de 30 % de ES, assez facilement à 40 %, et nous y tenons, c’est mon premier point. Nous tenons à recevoir des élèves de ES parce qu’ils apportent cette troisième culture dont nous parlait Wolf Lepenies, cette troisième culture qui est très différente des deux autres, et pas un simple « mix » de celles-ci. Les élèves de L, malheureusement, je suis obligé de le dire, on ne peut presque plus en recevoir, sur-tout que l’enseignement optionnel des mathématiques qu’ils reçoivent dans cette série ne leur permet plus de réussir à l’issue d’une B/L. Toutefois je tiens à dire qu’il y a une dizaine d’années, un de nos étudiants venait d’une Terminale L – c’est vrai, « Humanités ». Je suis d’un grand lycée de province qui avait toujours une classe de L d’élite, des élèves qui n’étaient pas attirés par la section S parce qu’ils adoraient les lettres. Ils adoraient ça et quand ils ont su que dans leur propre établissement, il y avait une classe Lettres et Sciences Sociales, ils se sont dit : « C’est ma voie. » Eh bien, cet élève de L a intégré Ulm lui aussi, après avoir cubé dans un autre établissement un peu plus proche de Ulm [Rires] J’ose espérer que les deux années qu’il a passé chez nous n’étaient pas inutiles non plus. En tout cas il en était très heureux. Donc ce que je veux dire par là c’est que ce à quoi nous tenons, c’est à la mixité culturelle, qui fait la richesse de nos classes Lettres et Sciences Sociales. Et c’est vrai que j’ai cette chance, non seulement je suis très heureux d’avoir traversé tout ce cursus à travers les Sciences Économiques et Sociales, et c’est vrai que j’ai cette chance de rouler dans une Bugatti Veyron, quoi ! [Rires] On ne dit plus une Rolls aujourd’hui, on dit une Bugatti Veyron, ça pose encore mieux. Et c’est vrai que j’ai affaire à des élèves qui, venant de S ou venant de ES, de temps en temps venant de L, ce sont des élèves qui s’amalgament très bien. Et d’ailleurs ce n’est pas celui qui est ici présent dans la salle qui me contredira, il vient lui aussi d’une Terminale ES, et c’est un autre succès, il a intégré l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et il est aujourd’hui tout simplement mon collègue et j’en suis très heureux et honoré. Donc ce que je veux dire par là, c’est que l’apport des ES est très important dans les classes de Lettres et Sciences Sociales, parce qu’ils en remontrent aux autres, notamment parce qu’ils ont une approche plus approfondie de l’histoire. Et que vont devenir nos classes quand les élèves de Terminale S n’auront plus fait d’histoire en Terminale ? C’est quand même un gros problème, les collègues d’histoire s’inquiètent énormément. Donc les élèves de ES apportent positivement à notre classe Lettres et Sciences Sociales. Ces élèves là n’arrivent pas désarmés et ce que je veux dire aussi, c’est que l’enseignement des mathématiques dont ils ont besoin pour intégrer l’ENSAE ou l’ENSAI [2] (puisque l’ENSAI rentre cette année dans notre banque [3]) ils l’acquièrent pour peu qu’ils fassent cet effort pendant les deux années d’hypokhâgne et de khâgne, et éventuellement en cubant. Cela va même plus loin par rapport à ce que vous avez dit [En se tournant vers Pierre-Noël Giraud], et je profite de notre voisinage : c’est que maintenant les écoles d’ingénieur viennent recruter en B/L. Pour-quoi ? Pas parce que ce sont de brillants mathématiciens, ils ont leurs quotas. Mais d’abord parce qu’ils sont dotés d’un bagage économique solide, mais ils ont surtout tout ce qui a été dit ici à la tribune, à savoir une capacité d’analyser des phénomènes complexes, mouvants. Grâce à quoi ? Grâce à la philosophie, grâce à l’histoire, grâce à la sociologie, grâce à la science économique et grâce au mix de tout ça, qui leur permet d’aborder avec aussi bien Max Weber en tant que sociologue ou Max Weber historien de l’économie, Pareto comme sociologue – dont on peut penser ce qu’on veut mais sa sociologie est vraisemblablement, comme il le disait lui-même, la partie majeure de son travail théorique –, et aussi avec Keynes n’est-ce pas ? Ce sont les seuls qui arri-vent avec ce petit bagage, modeste, mais sur lequel nous pouvons nous appuyer pour inciter les autres à rattraper le peu d’avance que ces élèves de Terminale ES ont en arrivant.

Et puis, pour terminer et vous libérer, je voudrais simplement reprendre trois citations et ensuite vous délivrer tout de suite qui est l’auteur de ces citations, lors d’un entretien avec Arnaud Diemer publié dans la revue l’Économie politique, numéro 43, 2009. Voici la première : « Une bonne partie de la littérature [économique] contemporaine est progressivement passée sous le contrôle de purs mathématiciens, plus préoccupés de théorèmes mathématiques que de l’analyse du réel, et on assiste à un nouveau totalitarisme scholastique fondé sur des conceptions abstraites, “aprioristes” et détachées de toute réalité. » Deuxième citation et on est tout à fait dans le débat : « Une confusion essentielle réside aujourd’hui dans la signification attribuée au mot “libéralisme”. La doctrine libérale est une doctrine politique destinée à assurer les conditions pour vivre ensemble des ressortissants d’une collectivité donnée. Or, dans les discussions actuelles, le libéralisme a pris un tout autre sens, il correspond à une espèce (excusez-moi d’être grossier, je cite) de “chienlit mondialiste laisser-fairiste”. » Troisième citation, toujours du même : « Par ailleurs, une tendance très regrettable ne cesse de s’affirmer dans le monde des économistes : une spécialisation outrancière. On oublie trop que c’est seulement (et c’était le titre de l’article) dans la voie d’un immense effort de synthèse que les sciences sociales (et ce n’est pas écrit sciences économiques) peu-vent aujourd’hui réaliser de grands progrès. Ce qu’il faut ce sont des économistes qui aient de larges vues sur l’histoire, la sociologie et la science politique, des historiens qui soient rompus à l’analyse économique et à l’étude de la sociologie, des sociologues ayant également une formation d’économiste et d’historien. » Et c’est ce que nous avons la prétention d’amorcer justement auprès de nos étudiants lorsqu’ils viennent de ES ou qu’ils viennent de S. Enfin concluons : « Tout progrès scientifique réel se heurte à la tyrannie des idées, à la tyrannie des idées dominantes, des establishment dont elles émanent » Et vous le connaissez tous puisque c’est le seul prix d’économie en mémoire d’Alfred No-bel attribué à un citoyen français : Maurice Allais. [Applaudissements]

[1] Note de Jean-Claude Val : il s’agit bien des inscrits/présents pour l’année universitaire 2010/11, tels que nous les avons enregistrés fin octobre 2010 (et non 2009/10 comme je l’ai dit oralement par erreur). Bien entendu ces chiffres sont officieux mais fort significatifs de l’état réel des présents puisque nous disposons des réponses directes de nos adhérents dans la quasi-totalité des établissements accueillant une classe B/L.

[2] Ensai : École Nationale de la Statistique et de l’Analyse de l’Information.

[3] Note de Jean-Claude Val : Banque d’épreuves communes à plusieurs écoles : à ce jour, les trois ENS de Cachan, Lyon et Paris-Ulm, l’ENSAE et l’ENSAI.

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