Etats Généraux des SES : intervention de Arthur Jatteau

Je suis là à double titre. D’abord en tant qu’ancien bachelier ES – j’ai eu mon bac ES en 2003 –, et ensuite en tant qu’étudiant depuis plusieurs années en économie dans le supérieur. C’est sur ces deux identités que je vais axer mon intervention. Tout d’abord une anecdote que j’ai exprimé au congrès de l’AFEP – je m’excuse auprès de ceux qui étaient présents de la redondance – : je manifestais contre le CPE en 2006 avec deux amis qui étaient en hypokhâgne et qui me disaient : « Ecoute, Arthur, on manifeste contre le CPE parce qu’on trouve que ce n’est pas bien, etc. Mais pour autant, on se demandait, et on te pose la question à toi, qui es étudiant en économie depuis trois ans déjà : que peut-on faire contre le chômage ? ». Là, je les ai regardés, et j’ai eu quelques secondes d’effroi dans ma tête en me demandant ce que j’allais bien pouvoir répondre à ça. J’ai vu toute ma vie universitaire défiler devant moi en me rendant compte que c’était une question que je ne m’étais jamais posé depuis que j’avais quitté le lycée. La réponse que j’ai fournie à ce moment-là – j’étais déjà en troisième année d’études universitaires –, je l’ai tirée de ce que je me souvenais de mon enseignement de SES au lycée. Cette anecdote est un peu révélatrice de ce que je voudrais dire ici. Pour compléter, et pour monter que cet avis est partagé non seulement par des étudiants, mais aussi par des professeurs très reconnus, je voudrais citer Abraham-Frois qui disait, il y a dix ans déjà, que c’était effarant de constater la perte de culture économique d’un bacheliers ES après deux ans de faculté d’économie. C’est comme si il y avait une régression au niveau de la culture générale économique, régression que j’ai vécue dans ma chair au cours de cette manifestation, et ça m’a marqué. Cette anecdote, selon moi, est révélatrice de deux choses. Déjà, de la force et de l’attrait des SES par rapport aux attentes : aux attentes citoyennes (pour reprendre l’intitulé de la table ronde de ce matin), aux attentes des élèves, des étudiants, de tout le monde : la question « Que peut-on faire contre le chômage ? » est une question très pertinente. Au regard de cette pertinence de l’enseignement des SES, ce que cette anecdote révèle aussi, c’est l’inadéquation entre les attentes des étudiants en économie et la façon dont l’économie est enseignée dans le supérieur. Ce matin, il y a eu une question dans le public qui tournait autour de l’actualité. L’actualité, à l’université – je ne parle pas de toutes les formations en économie dans le supérieur, comme les prépas B/L ou ECE – l’actualité est relativement absente. La crise n’a changé que peu de choses dans les enseignements à la fac, alors que cette crise de l’économie pourrait s’apparenter à une crise de l’enseignement économique et social. Il semble nettement qu’une fois qu’on a passé le bac ES et qu’on continue à faire des études d’économie, on se rend compte de la chance qu’on a eue et certains se rendent compte de la chance qu’ils ont manquée. Dans certaines filières prestigieuses – on a parlé des étudiants de B/L auparavant –, il y a beaucoup d’anciens bacheliers S. Et quand on leur demande ce qu’ils pensent de l’enseignement de l’économie qu’ils reçoivent et des critiques qu’ils formulent à son égard, on se rend compte que ce qu’ils veulent, c’est une confrontation aux faits, c’est un peu d’histoire économique, de contextualiser les théories qu’on nous enseigne, etc. Bref, ils veulent des SES sans le savoir. Dans le supérieur, il y a des étudiants qui désirent des SES dans leur in-conscient le plus profond, sans même avoir fait des SES. C’est quand même formidable ! Pour en revenir au chômage, la probité m’oblige à dire qu’on en entend parler dans le supérieur mais jamais sous forme problématisée, ou très rarement. On va entendre parler du chômage chez les néo-classiques, on va apprendre à calculer le salaire de réservation des chômeurs, on va s’inscrire dans un cadre théorique mais rarement historique, et en tout cas, rarement problématisé. C’est un point qui saute aux yeux quand on est en cours de microéconomie, et qu’on fait la microéconomie du travail, qu’on calcule l’utilité marginale des chômeurs à retrouver un emploi. Ce qui est intéressant dans cette histoire, ce n’est pas de faire de la micro ou de faire de l’économie. Ce qui est intéressant, pour le dire brutalement, c’est le chômage. Savoir que je fais de la microéconomie ou de la sociologie, je pense que la question – ce sera peut-être sujet à débat – n’est pas intéressante. Ce qui est intéressant, c’est les problèmes qu’on se pose, et pour y répondre, on doit mobiliser plusieurs disciplines et plusieurs points de vue. Parler du chômage comme ça se fait dans le supérieur avec un seul paradigme et une seule discipline, ça me semble très dommageable. Il y a certains cours d’ouverture dans le supérieur, en histoire, en sociologie, etc., mais ce n’est jamais relié à ce qui se fait dans en d’économie. C’est cela qui fait la force de ce qui se fait au lycée : dans une seule matière, les Sciences Économiques et Sociales, on n’a pas peur d’utiliser plusieurs disciplines. À la fac, le cloisonnement disciplinaire apparaît absurde, et il est refusé jusqu’à maintenant par l’enseignement des Sciences Économiques et Sociales.

Kévin a parlé tout à l’heure d’une association d’étudiants qu’on vient de créer. C’est un mouvement qui s’appelle Peps-économie (pour un enseignement pluraliste dans le supérieur en économie), dont l’appel a été publié dans le numéro d’Alternatives Économiques de février. Quel est le lien avec les SES ? Eh bien, je reprendrais les mots d’André Orléan, pour ceux qui n’étaient pas au congrès de l’AFEP : les SES sont notre modèle. Quand on réfléchit entre nous après de nombreuses années études d’économie dans le supérieur à ce qu’on voudrait, en fait on voudrait des SES. Pour être clair, on voudrait une licence de SES dans le supérieur.

Pour rentrer un peu plus dans le vif du sujet sur les débats sur l’enseignement des SES, je voudrais dire que les enseignants de SES n’ont aucun complexe à avoir vis à vis de l’enseignement d’économie du supérieur, et je pense même que c’est l’inverse. À ceux qui disent qu’on doit préparer les lycéens de ES à l’enseignement économique du supérieur, au-delà du fait que tous les bacheliers ES ne feront pas d’études économiques dans le supérieur et au delà de la critique habituelle sur le fait que tout le monde ne va pas devenir économiste, je pense qu’il faut sauvegarder l’enseignement des SES de ce qui va se faire ensuite. C’est à dire que ce sont les dernières années où ils pourront profiter d’un enseigne-ment d’économie de qualité. [Rires dans la salle]. Il y a de bons enseignements d’économie dans le supérieur mais la philosophie générale des enseignements à l’université souffre d’un cloisonnement disciplinaire très dommageable. Au lieu d’importer ce cloisonnement disciplinaire qui ne correspond pas aux attentes des lycéens, des étudiants et de tout le monde en fait, il faudrait exporter les SES dans le supérieur, (même si le rapport de force ne s’y prête pas trop !).

Nous, en tant qu’étudiants, avec nos maigres forces naissantes, nous nous associons tout à fait au combat des SES. C’est quelque chose qui nous semble tout à fait fondamental que ce combat ne s’arrête pas à la fin de la terminale. C’est à dire que de la seconde au master, voir au doctorat, c’est la même chose. qui nous semble fondamental ; le combat de l’APSES et de ceux qui défendent les SES, de l’AFEP, de notre mouvement et d’autres organisations professionnelles est un combat commun et je tiens beaucoup à ce que les SES ne soient pas dénaturées, parce que j’en ai fait l’heureuse expérience. [Applaudissements]

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales