Etats Généraux des SES : intervention de Hubert Kempf

D’une certaine façon, je suis assez flatté d’être confondu avec celui qui est mon frère ! Merci de m’avoir invité, j’interviens ici en tant que vice-président de l’Association française de sciences économiques (AFSE), et je voudrais commencer par deux remarques préliminaires qui me semblent importantes. La première, c’est que je suis venu autant pour vous écouter que pour parler, et que j’apprends personnellement beaucoup de cette rencontre. Je suis d’ailleurs extrêmement admiratif de votre capacité à vous mobiliser tout un samedi, si nombreux, et avec un tel silence, pour un débat que je trouve de grande qualité par ce que j’y apprends. La deuxième remarque que je voudrais faire, c’est que l’AFSE, qui a vocation à représenter tous les économistes, la communauté des économistes dans leur pluralité, dans leur grande diversité, est extrêmement attentive à vos travaux, à votre existence, à votre pratique pédagogique, et que nous souhaitons renforcer nos liens avec votre association, être à vos côtés, discuter, parfois – cela ne voudra pas dire nécessairement rejoindre tous vos mots d’ordre ou tous vos combats. Mais en tout cas nous souhaitons renforcer nos liens, en particulier parce que nous sommes extrêmement sensibles à une évidence qui est que nous dépendons de vous. Vous êtes en amont, nous sommes en aval. Et si vous n’arrivez pas à convaincre une fraction substantielle d’une classe d’âge de l’intérêt de faire des sciences sociales et en particulier de l’économie, nous-mêmes, nous serons en difficulté. Donc sachez que l’AFSE est extrêmement intéressée à poursuivre un dialogue constructif avec l’APSES.

Entrons maintenant un peu dans le vif du sujet, et je n’ai pas encore parlé de pluralisme. A vous écouter, il me semble que vous êtes devant un triple dilemme, c’est-à-dire trois dilemmes à la fois, et que vous avez à résoudre non pas la quadrature du cercle, mais l’hexature du cercle. Du coup, je comprends la difficulté énorme devant laquelle vous êtes.

Je crois que la première dimension de votre pratique de pédagogues, de professeurs, c’est la tension entre science et pédagogie.

La deuxième qui vous est spécifique par rapport à d’autres disciplines du lycée, c’est la tension entre les disciplines que vous avez en charge, qui sont universitairement distinguées – peut être à tort, mais en tous cas, c’est un fait, elles sont universitairement distinguées, et remarquons qu’elles le sont mondialement. Et évidemment, ça, c’est très difficile à faire. Alors, vous avez eu tendance, j’imagine, assez logiquement, à penser que la solution consistait à être pluridisciplinaire. Vous n’avez évidemment fait que repousser la difficulté, puisque maintenant, il s’agit de savoir ce qu’on entend par « pluridisciplinaire ».

Et la troisième difficulté dans laquelle vous êtes, c’est la tension entre la question de la technique et la question de la critique. On sent qu’on tourne un petit peu autour de la chose. Certains voient dans l’apprentissage de techniques des modalités d’asservissement ou de musellement, termes que mon voisin a utilisés – ce qui me semble une critique effectivement extrêmement forte –, et puis d’autres ont cherché à expliquer qu’entre technique et critique, il n’y avait peut-être pas tant d’opposition que cela. A ce propos, laissez-moi vous raconter moi aussi une anecdote, qui porte sur ma pratique de scientifique. Je suis un macroéconomiste, et je suis sorti du cocon au moment où la science économique découvrait la notion d’anticipations rationnelles ou encore d’espérance mathématique conditionnelle, et comment les utiliser pour bâtir un discours économique. Vous sentez évidemment le caractère aride du concept. Et un de mes collègues m’a dit – ce n’est pas très gentil de sa part – en fait c’était un politiste, il m’a dit : « Vous comprenez, vous êtes des techniciens et nous on est de penseurs ! » [Rires] Alors je ne sais pas ce que je lui ai répondu ; j’espère que je ne lui ai rien répondu. Il me semble quand même que c’est une distinction qui est vide de sens.

Mais en tout cas, vous êtes devant ces trois dilemmes, ces trois tensions. Et en particulier pour les responsables des programmes. Ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, et peut être quelque part ici ceux de demain. La solution un peu logique ou simple pour résoudre ces trois problèmes, c’est quasiment naturel, instinctif, eh bien c’est l’encyclopédisme. Et qui sont les spécialistes les plus aptes à l’encyclopédisme dans une société ? Eh bien, ce sont les universitaires !

D’une certaine façon, ce sont eux qui en sont le plus capables, parce qu’ils ont du temps et parce qu’ils ont cette fonction de regarder un petit peu partout, d’être fouineurs de concepts, de livres, de pensées, de thèses… Et du coup, on en arrive à l’idée que le programme qui doit être suivi dans les SES au lycée, c’est un programme assez encyclopédique, et de fait, piloté par des universitaires. Alors évidemment, moi, je suis à votre écoute, et vous en savez beaucoup plus que moi sur la façon d’animer une classe, et de prendre en charge une classe et des élèves. Et visiblement les témoignages, certes, des queues de distribution que nous avons entendu [rires] – des queues de distribution de droite évidemment, on n’a pas été prendre le mode et la moyenne – semblent indiquer que vous faites plutôt du bon boulot.

Du coup, je suis d’accord avec vous – et c’est pour cela que l’AFSE a souscrit et signe l’appel de Vitruve –, je trouve que l’on vous traite avec bien de la négligence et cela n’est pas convenable.

Mais revenons alors à comment je vois, moi, le programme en tant qu’universitaire, et non pas de praticien – c’est vous les praticiens, c’est vous qui en savez plus, je ne vais pas vous apprendre votre métier, c’est moi qui doit apprendre de vous. Comment, moi, je vois le programme ? Bien sûr, je n’incrimine pas la bonne foi ou la mauvaise foi des membres de ces comités de programmes. Je crois qu’il est marqué par une double qualité, ou caractéristique.

C’est un programme à la fois académique et impatient. Il est académique, il me semble trop proche des enseignements tels qu’ils sont faits à la faculté, à l’université ; il est impatient parce qu’il veut arriver trop vite au but.

Oui bien sûr quand on aura fait tout cela, on sera soit un bon citoyen, soit un bon esclave pour la machine patronale, quelle que soit la façon dont on pourra voir le programme, c’est pas grave, et que d’une certaine façon, on aura bouclé l’affaire. Pour moi, ce sont les deux points essentiels qui surnagent à la lecture de ce programme.

Du coup, comment vous dire la sensation, je crois consensuelle ou majoritaire chez les enseignants du supérieur, et en tous cas tel qu’elle ressort des débat que nous avons à l’AFSE – mais peut-être André [Orléan] aura-t-il un point de vue différent. Après en avoir débattu, et vous savez que nous sommes intervenus efficacement vis-à-vis du ministère l’an dernier sur les programmes de première, nous partageons le point de vue exprimé dans le rapport Guesnerie. Nous assumons, peut-être vous n’êtes pas tous convaincus par ce rapport, nous, cela nous semble être la bonne façon de procéder que de distinguer les disciplines et l’acquisition de quelques principes méthodologiques de ces disciplines avant de pouvoir parler multidisciplinarité ou synthèse, ou objets, ou regards croisés – je crois que c’est le terme, mais je parle sous le contrôle des membres du comité des programmes. Cela nous semble la bonne façon de pratiquer. Nous sommes peut-être dans l’erreur. Visiblement il y a eu, il y a, et il est possible qu’il y ait de nouveau une autre façon de poser le problème qui soit partir d’objets, et de mobiliser des concepts venant des disciplines différentes. C’est une option qui peut être défendable ; le rapport Guesnerie, les experts membres de la commission Guesnerie ont pensé – et je pense qu’ils ont pondéré les deux approches – que cela n’était pas la bonne façon de faire.

Nous, en tant qu’économistes, effectivement, nous privilégions le caractère lisible des méthodes avant de penser à engager le dialogue. Ceci étant dit, quels principes utiliser pour les programmes à venir, peut-être la critique des programmes existants ? Je crois que j’ai été clair, la distinction entre techniques et critique, je crois qu’il faut l’évacuer. Il y a une façon intelligente d’utiliser les techniques et il y a une façon idiote de les utiliser. Si on les utilise de manière intelligente, eh bien comme on en appelle à l’intelligence des gens, ils feront leur propre crible et nous ne sommes pas là pour donner à penser, nous sommes là pour aider à penser, ce qui est différent. L’école, c’est apprendre à penser, cela n’est pas apprendre. Laissons les étudiants, les élèves, réfléchir par eux-mêmes. Ça, c’est le premier point

Le deuxième point : revenons sur la notion d’impatience. Et bien moi, je crois qu’il faut être patient. Évidemment, je prends le terme d’impatience dans un sens différent de celui qui a été évoqué tout à l’heure. Cela n’est pas un problème de patience ou d’impatience vis-à-vis des contraintes ou des choix du politique, cela c’est encore autre chose. Pédagogiquement, il me semble que – on peut en débattre –, vous devez être patients au sens où vous devez savoir que votre travail sera un travail incomplet, que vous n’avez pas vocation à tout faire. Et que les universitaires, ou les enseignants du supérieur viendraient juste compléter, raffiner quelque chose qui serait déjà un tout intégré, clos, et dont vous auriez bâti tous les éléments. Donner à penser, donner les moyens de la distinction… Je me joins tout à fait à ce qui était dit ce matin par une intervenante sur le fait social. La réalité sociale, elle est d’abord complexe. Complexe cela veut dire quoi ? Cela veut dire : On n’y voit rien. La première chose que vous avez à faire, c’est d’insister sur les moyens d’y voir, comme Daniel Arrasse nous incite à regarder le détail dans un tableau. Essayons de distinguer. Ne cherchez pas la synthèse, c’est un conseil que je vous donne – mais cela n’est que mon conseil, vous pouvez l’estimer inadéquat parce que trop amateur. De toute façon, nous non plus nous ne cherchons pas la synthèse.

Et enfin, le troisième point qui me semble important quant à la question des programmes et de la façon dont vous les traitez. Beaucoup d’entre vous ont parlé d’appétit. Évidemment, c’est un peu un lieu commun sur lequel tous, en tant que pédagogues, nous allons nous rejoindre. Nous souhaitons que ceux qui sont en face de nous aient de l’appétit. Nous souhaitons leur ouvrir l’appétit, bien sûr. Je crois cependant que c’est un peu court. Je crois que cela ne suffit pas de dire : « il faut que les élèves soient intéressés. » Je crois qu’il faut aussi leur donner des aptitudes, et ça, c’est beaucoup plus délicat, et difficile à penser. Dans ces aptitudes il y a, oui, la maîtrise de techniques, et je ne vois pas pourquoi je m’interdirais d’utiliser le terme de fondamentaux. Si vous ne l’aimez pas, pour des raisons qui seraient liées à des connotations subliminales et politiques autour de ce terme de “fondamental” – ce terme, “fondamental”, serait réactionnaire ! –, eh bien n’utilisez pas le terme “fondamental”… Utilisez le terme de rudiments. Oui, je ne vois pas comment on peut éviter de passer par les rudiments ! Et quelqu’un ce matin a dit : « le B.a.-Ba. » Eh bien oui, il faut commencer par le B.a.-Ba ! Voilà ma réaction à cette discussion extrêmement intéressante et enrichissante, sur les programmes.

Maintenant sur la question du pluralisme. Alors là, aucun problème ! Je vais vous rassurer tout de suite, si jamais vous aviez été inquiets : La Science Économique est morte. [Rires] Le grand S, le grand E, le grand L, le grand singulier, c’est fini ! Et c’est d’ailleurs ce que nous a dit Pierre-Noël Géraud ce matin : le foisonnement des approches, le foisonnement des recherches, la reprise critique, sans cesse, de concepts par les uns et les autres et, littéralement, les progrès de la science économique font qu’il n’y en a plus une, au sens ou il y aurait une doxa à laquelle on adhèrerait ou on n’adhèrerait pas. Je ne vais prendre qu’un exemple : la crise financière de 2007. On sent bien que personne ne trouvera qu’il s’agisse là d’une victoire de la science économique. [Rires] Les économistes ont plutôt le nez rouge dans cette affaire. Ils ont été lourdement critiqués, même par la reine d’Angleterre, c’est vous dire ! A quoi je veux en venir ? Et bien la première façon de répondre, c’est de dire : “c’est le capitalisme financier, et les économistes – les économistes du courant dominant – n’ont pas voulu voir le capitalisme financier”. Eh bien je m’excuse, ce n’est pas là le problème. La théorie de la banque utilisée par les économistes date des années quatre-vingt. J’étais au congrès mondial de Shanghai cet été, et il y avait une conférence plénière, donc quelque chose d’important – les économistes ont décidé que c’était quelque chose d’assez important pour qu’ils y consacrent une conférence plénière, à laquelle participaient d’ailleurs des économistes français. Et quel en était le thème ? C’était les avancées pour essayer de rejoindre le prix des actifs et la théorie financière de la firme. C’est-à-dire, on pourrait penser que l’on sait tout… on ne sait quasiment rien sur la finance et sur la banque ! On commence, on progresse… Non, on n’a pas vu la crise venir ; mais d’une certaine façon, on avait assez peu d’outils ; on en a pas mal qui nous servent. Pour parler des phénomènes autoréalisateurs, il fallait avoir trouvé les anticipations rationnelles. Quand on parle des bulles – on en parle tant –, c’est quand même un concept qui date maintenant d’il y a 20 ans, mais tout cela est assez récent ! Et quand on parle de politique prudentielle, eh bien il faut avoir une théorie de l’asymétrie de l’information, de l’assurance et du marché imparfait, qui se développe. Donc sachez bien que sur le pluralisme, on est absolument au clair. Vive le pluralisme, on n’a pas le choix ! L’AFSE, en particulier, ne vient pas défendre un courant qui serait normé, dominant, et ayant réponse à tout. C’est le contraire. Relayez ce message auprès de vos étudiants, que la science économique, elle est beaucoup plus balbutiante (et en progrès, et quasiment dans l’enfance) qu’on ne le pense. Vous nous aurez peut-être facilité la tâche, mais en tous cas, vous aurez peut-être éliminé tout un ensemble de faux problèmes sur la notion de doxa. [Applaudissements]

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