Etats Généraux des SES : Clôture

Marjorie Galy, Présidente de l’APSES

La partie la plus facile est pour moi, évidemment, qui parle en dernier ! J’ai noté plusieurs choses que je voudrais rappeler. Ce qui ressort ce sont les questions pédagogiques, et les questions pédagogiques ne sont pas des questions apolitiques.

Quand on dit qu’on veut du temps, c’est qu’on pense ce temps par rapport aux programmes. Si on pense que le lycée, et les enseignements en général, ont pour but de donner de l’appétit, il ne faut pas des programmes qui coupent l’appétit par la densité de notions au programme ! Cela a été dit assez largement, finalement. Hubert Kempf nous parlait ce matin, à propos du nouveau programme de première que nous contestons, d’un programme « impatient et académique » ; cela veut dire qu’il est trop impatient et trop académique, j’imagine. [Hubert Kempf opine du chef]

Louis Chauvel nous disait aussi ce matin, et Jacques Guin également cet après-midi : « vous pourrez toujours faire ce que vous voulez. » Oui, si on nous donne un programme pléthorique, on peut toujours faire ce qu’on veut. Mais derrière, il y a un vrai enjeu de pratiques, sur ce que l’on transmet aux élèves. Derrière, il y a les épreuves du bac, qui risquent d’évoluer en fonction de ces programmes-là. Et on sait très bien que cela va rétroagir sur nos façons d’enseigner, de façon extrêmement contraignante et beaucoup plus qu’en seconde. Donc on ne peut pas lâcher sur le programme. On ne peut pas se dire que l’habitus accumulé des profs de SES, notre histoire collective, nos pratiques collectives fondées depuis quarante ans vont nous prémunir des risques de l’encyclopédisme, même si on l’entretient et qu’on essaye de le développer, par exemple avec notre stage annuel, qui portait cette année sur la fiscalité, avec un économiste, un sociologue et un historien. Cette expérience collective, ce n’est pas éternel, c’est fragile. Donc, sur le programme, on ne peut pas faire autrement que dire : on n’en veut pas ! C’est pourquoi nous avons lancé une pétition pour réclamer un moratoire sur ce programme, qui a été signée par 2500 personnes pour l’instant. C’est un peu triste, l’argument que l’on nous sert. Jacques Le Cacheux dit dans une dépêche à l’AEF que ce sont des retraités qui signent ! Oui, il y a certainement des profs de SES retraités qui ont signé. Et ils ont bien le droit de signer et de dire que ce programme-là ne convient pas ! Ça, pour moi, c’est très révélateur de la légitimité de nos arguments et de la faiblesse des arguments des gens qui veulent défendre contre vents et marées ce programme.

Comme Sylvain, je voulais rappeler, je l’ai dit en ouverture : les SES, ça marche ! Ça marche en termes quantitatifs, ça marche en termes de réussite des élèves, et ça marche, on le sait, nous, tous les jours. Tous les cours ne sont pas des moments fantastiques, mais globalement, ça ce sait dans nos lycées. Ça se sait, que nos élèves, au moment de la crise tunisienne s’ils font sciences po, le prof en a parlé, il a laissé du temps, il a décalé son cours pour laisser la parole ; et donc les élèves des autres séries le savent, que les ES ont un truc particulier. Au moment de la réforme des retraites, au moment de la réforme du CPE, les élèves de la série ES, forts de leur culture économique et sociale, de leurs outils, de l’appétence et de leur curiosité, étaient davantage impliqués dans les mobilisations dans les lycées.

Et pourtant, on nous dit qu’il faut changer le logiciel. Ça vient d’où ? Au départ, cela vient d’une critique sur les manuels portée par Michel Pébereau, qui réussit à transformer la Commission Guesnerie sur les manuels, et comme par hasard on glisse sur les programmes. Ce n’était pas la commande au départ ! Le rapport Guesnerie, c’était l’audit des manuels. Des manuels, on glisse sur les programmes, et en gros sur les programmes, on dit qu’il faut changer le logiciel, sans interroger les enseignants, sans interroger les élèves non plus.

Or, la dernière fois qu’on a interrogé des lycéens, en 1998 – presque deux millions de lycéens interrogés – sur la manière dont ils vivaient leur enseignement au lycée, l’enseignement des SES ressort comme l’enseignement numéro un, l’enseignement préféré des élèves toutes séries et disciplines confondues !

Donc, nous dire que ce sont deux questions séparées, le politique d’un coté, les programmes de l’autre… Non, c’est étroitement lié ! Notre réaction épidermique, vive et passionnée en témoigne, on le vit comme une punition. Cette réforme des programmes, c’est une punition collective d’une matière qui marche et qui fait aimer l’économie et la sociologie aux élèves !

C’est ça aussi, notre défi à nous : nos élèves n’ont pas d’appétence a priori, comme peuvent l’avoir des étudiants qui vont choisir de faire une fac d’Economie-Gestion. Au lycée, on a ce défi à relever, et ca change tout. Et puis le lycée, il faut le répéter, n’a pas les mêmes finalités que l’université. Ça ne veut pas dire que nous sommes contre ce qui se fait à l’université, mais il faut une division du travail. Nous, on ouvre l’esprit, on fait découvrir les sciences sociales. Ca ne veut pas dire qu’on fait de la "bouillie pour les chats", on fait passer des outils, des concepts, des théories, et on veut enseigner la complexité. On aime la complexité, parce que c’est ça qui motive nos élèves. On ne les prend pas pour des idiots, on leur donne envie de relever des défis intellectuels, d’accéder à une compréhension ambitieuse et de donner des capacités réflexives, d’appréhender rationnellement le monde social.

Mais, je regrette, un programme qui commence par la notion d’ "utilité", c’est un programme qui ne pense que par le B.a.-Ba. Nous, on pense qu’il faut enseigner l’ "utilité", d’ailleurs ça fait bien longtemps que nous enseignons cette notion. Mais comme point d’arrivée, pas comme point de départ. On a des lycéens, ça marche, et on veut continuer à faire passionnément notre travail. On apprend à marcher en marchant. On apprend à penser en pensant. C’est complètement illusoire, cette idée d’étudier d’abord des outils, de d’abord faire ses gammes ! De la même façon qu’on apprend à nager ou à marcher, il faut expérimenter les choses, et être accompagné par son professeur pour le faire, cette idée de B.a.-Ba préalable est une grave erreur pédagogique.

Pour terminer, vraiment je vous remercie tous d’avoir consacré votre samedi pour nous, pour nous aider à avoir une visibilité, à relancer le débat. C’est vrai que tout seul on risque de ne pas y arriver. Mais en même temps, ce que je trouve absolument formidable, c’est qu’on vous demande de nous aider, mais on a la sensation qu’il y a des rétroactions des SES vers le supérieur. Et dans cette perspective nous sommes en train de construire une sorte de fédération des associations des sciences sociales, du secondaire au supérieur, afin de mutualiser et pérenniser nos convergences et donc là, du coup, il y a des contacts pour le futur, très importants et très intéressants qui sont en train de se mettre en place, très prometteur pour la suite.

Pour finir, je voudrais rappeler ce qui a déjà été annoncé ce matin. Ce matin a été mis en ligne sur lemonde.fr un appel qui porte sur les structures principalement et qui demande une place pour les SES à la hauteur de l’intérêt de cet enseignement pour la formation des lycéens. Je rappelle juste qui sont les signataires de cet appel : Christian Baudelot, Stéphane Beaud, ici présent, l’APSES, Maurice Gode-lier, Bernard Lahire, Nonna Mayer, en tant que présidente de l’Association française de Science Politique, André Orléan, ici présent, pour l’Association Française d’Économie politique, Thomas Picketty, Pierre Rosanvallon, et Marie-Claire Villeval, présidente de l’AFSE. [Applaudissements]

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