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Intervention de l’APSES au Congrès 2011 de l’AFS de Grenoble

Intervention de Marjorie Galy, présidente de l’APSES au Congrès de l’AFS (Grenoble, 6 juillet 2011)

Au nom des professeurs de SES que je représente, je tiens tout d’abord à remercier chaleureusement l’AFS pour avoir invité l’APSES à son congrès. A ma connaissance c’est une première qui traduit bien la qualité des liens tissés ces dernières années, dans l’adversité il faut bien le reconnaître, entre l’AFS et l’APSES. AFS qui a systématiquement soutenu nos combats, nos manifestations, nos Assises, colloques et stages, nos pétitions et tribunes de presse, d’abord sur la place menacée des SES au lycée puis sur les contenus enseignés .

Indéniablement, vous faites partie des universitaires les plus conscients et concernés par les remises en cause récurrentes dont les SES font l’objet depuis leur création (il y a 45 ans) et avec une violence inédite depuis 2007. Cela pour au moins 3 raisons au-delà de votre attachement évident à l’enseignement de la sociologie dans le secondaire :
- nombreux sont les sociologues qui ont obtenu un Bac B ou ES, voire qui ont été professeurs de SES, et qui connaissent donc les SES de l’intérieur,
- les bacheliers ES constituent le plus gros bataillon de vos étudiants,
- et enfin, nous partageons une position institutionnelle analogue de discipline dominée, vous à l’université, nous au lycée, faisant l’objet des mêmes suspicions de la part des décideurs : « Qu’est-ce que les SES ? », « A quoi servent les SES ? », « Les SES seraient un enseignement trop critique ou trop pessimiste », « Le bac ES auraient des « débouchés incertains » (Darcos) ou serait une blague (Sarkozy) », « les SES ne seraient pas assez scientifiques et trop politiques », etc.

I) Le contexte

Je voudrais rappeler plus précisément ce qui se passe depuis 2007 dans le cadre de la réforme du lycée. Il est indéniable que la remise en cause de l’existence même des SES provient d’abord des réseaux les plus conservateurs et influents du patronat, avec à leur tête Michel Pébereau, Président de l’Institut de l’entreprise, membre du Haut conseil de l’éducation, de l’Académie des sciences morales et politiques, PDG retraité de BNP-Paribas et proche parmi les proches du président de la République. Il est le vecteur d’un discours on ne peut plus contradictoire qui s’applique à dénoncer la soi-disant « inculture économique des Français » tout en s’efforçant dans le même temps de réduire la compréhension des structures sociales de l’économie telles qu’elles sont encore enseignées à une partie seulement des lycéens. Bref, les Français seraient nuls en économie (entendre « trop critiques » à l’égard des acteurs qui forment « le marché ») et ce serait principalement la faute d’un enseignement pourtant suivi par une minorité (10% d’une classe d’âge environ) donc supprimons-le...

On n’épuise pas les enjeux en posant ce préliminaire mais on ne peut pas comprendre la pugnacité des attaques si on ignore cette première composante. Pour ces milieux, la façon d’enseigner l’économie en SES est insupportable, car elle « mélangerait » LA science économique, présentée comme « science pure », a-sociale et a-historique, avec une Sociologie perçue comme trop « compassionnelle ». La pluralité des points de vue avec laquelle les professeurs de SES s’efforcent d’aborder des thématiques de société comme l’économie de marché, le travail ou les inégalités est dénoncée comme trop complexe, trop ambitieuse, trop « embrouillée » et donc trop précoce pour les « vulnérables esprits » des lycéens. Il faudrait renvoyer la dimension culture générale ou citoyenne de notre enseignement à plus tard (mais quand ?) pour privilégier d’abord les fameux fondamentaux d’une science économique monolithique (et autiste ?). Pensez qu’en 2007-2008, avant la faillite de Lehman Brothers, on reprochait aux programmes de SES de présenter encore les thèses archaïques de Keynes ou Marx !

Il faut que je rappelle enfin que grâce à nos mobilisations nous avons pu sauver l’existence même des SES au lycée cad d’un enseignement combinant Economie, Sociologie et Science politique. Le projet du gouvernement était en effet de se cantonner à l’initiation de la seule Economie au lycée. En sauvant l’appellation SES, nous avons donc sauvé la présence d’une initiation à la sociologie au lycée général, certes homéopathique, mais pour presque tous en seconde.

Pour terminer sur le contexte, il faut enfin rappeler un détail important : les SES sont la matière préférée des lycéens selon la grande enquête nationale commandée par le ministère de l’Education nationale en 1998 à Philippe Meirieu et exploitée ensuite par Christian Beaudelot et Roger Establet. Il semblerait donc que les SES soient aujourd’hui victime de leur succès. C’est bien au moment où le bac ES, deuxième baccalauréat par ses effectifs, forme 100 000 lycéens par an, que notre enseignement réveille les soupçons et convoitises.

N’ayant pas réussi à liquider les SES de façon frontale, le ministère a alors entrepris une dénaturation tant des contenus enseignés que des pratiques pédagogiques de façon subtile mais non moins signifiante. Il s’agit de la réécriture expéditive, en comité restreint et sans consultation de la communauté scientifique et enseignante, des programmes mais aussi désormais de la transformation des épreuves de SES au baccalauréat visant à plus de récitation d’un prêt à penser et moins à l’analyse et la réflexion. La place et les contenus sociologiques des nouveaux programmes marquent bien une volonté de mettre au pas la sociologie tout en amorçant sa marginalisation. Au-delà de la place légèrement en recul de la sociologie dans nos programmes, c’est la structure même des programmes qui est pour nous inadmissible en ce qu’elle confisque, par exemple certains objet-problèmes aux regards sociologiques.

II) Les programmes

Il faut là que je vous explique pourquoi l’APSES est tellement attachée à des programmes construits autour d’objets-problèmes et non autour des disciplines cloisonnées tel que c’est désormais le cas avec les nouveaux programmes de première et terminale. Il y a 4 raisons :

- La première, la plus importante, est une raison pédagogique. Lorsque l’on ne forme pas des spécialistes mais qu’on s’adresse à un large public débutant (pensez à certaines émissions télé ou radio de vulgarisation, aux livres grands publics…), il est indispensable de susciter la curiosité en entrant dans les apprentissages par des enjeux à même de faire sens et de stimuler l’envie d’aller vers les concepts et la théorie et non l’inverse. On n’amène pas 35 lycéens de 15 à 18 ans sur le terrain de l’appropriation réelle en commençant par enseigner ex cathedra une compilation juxtaposant concepts et théories.
- La deuxième raison tient à notre conception des sciences sociales. N’en déplaise aux entrepreneurs de morale économique, l’économie est bien une science sociale, au même titre que la sociologie, l’anthropologie, la démographie ou la science politique. Elle n’est pas une science à part. Pour expliquer et comprendre nos sociétés, il est souvent fertile de convoquer plusieurs sciences sociales, de façon non exhaustive bien sûr, puisque nous ne sommes qu’au lycée. Étudier et comprendre le chômage ou le fonctionnement de l’entreprise par exemple devient très stimulant quand on éclaire ces objets par les regards complémentaires des économistes et sociologues. Nous considérons que économie et société demeurent profondément encastrées, bien que cette encastrement connaissent des mutations. C’est à cette complexité, à cette façon de regarder le monde, à cette posture intellectuelle, que nous voulons éveiller les lycéens.

Il va sans dire mais ça va mieux en le disant, que nous n’avons pas la prétention, comme certains le prétendent, d’inventer une science sociale totale. Nous savons que la spécialisation disciplinaire, pour la recherche ou la formation de spécialistes est utile et féconde, mais nous refusons que ce modèle devienne la matrice des SES, enseignement secondaire de culture générale.

- le troisième avantage que nous voyons au refus du cloisonnement disciplinaire pour construire les programmes et enseigner les SES est qu’il est un bon outil pour se prémunir de l’encyclopédisme et donc permettre de laisser du temps aux pratiques pédagogiques diversifiées, au développement de compétences expérimentales et éviter un enseignement purement transmissif d’une listes de notions qui conduit à la récitation du professeur comme de l’élève. En partant d’un objet-problème, on se donne la possibilité de ne pas avoir à épuiser tout le champ scientifique. Sur le chômage par exemple, on se demande de quoi les élèves ont besoin pour appréhender et comprendre ce phénomène et être à même d’avoir une posture réflexive de citoyen face à un discours d’acteurs : on convoque alors des outils de la macroéconomie pour la définition de la population active et inactive, les différentes explications économiques du chômage, de l’histoire sur l’invention de la catégorie de chômeur, l’origine des controverses sur les chiffres du chômage, un petit tour du coté du système de l’assurance-chômage mais aussi les inégalités face au chômage et « qu’est-ce qu’être au chômage », sa signification pour la société et pour les chômeurs eux-mêmes, alors qu’une approche disciplinaire cloisonnée conduirait dans un premier temps à de longs exposés sur le modèle du marché du travail, ses hypothèses et relâchement d’hypothèses, puis si cet objet était repris dans la partie Sociologie, un second long exposé sur la sociologie des chômeurs voire du chômage.

- enfin la dernière vertu du refus du cloisonnement disciplinaire est plus stratégique. On devine que tant que économie et sociologie seront enchevêtrées dans nos programmes et nos cours autour d’objets-problèmes et non enseignées pour elles-mêmes, il sera plus difficile pour le ministère de les séparer pour ne conserver que l’une d’elle et liquider l’autre, on devine laquelle !

Dans les projets initiaux de nouveaux programmes (car c’est eux qui dévoilent le plus les intentions du ministère) avant que les biais scientifiques les plus grossiers et des défauts pédagogiques les plus aberrants aient été gommés lors de la consultation (souvenez-vous de la suppression du thème du chômage en seconde, des classes sociales en première, etc.), on aperçoit bien les intentions politiques à peine dissimulées sous les impératifs pseudo-scientifiques des « experts », dont il y aurait beaucoup à dire, mais nous n’avons pas le temps aujourd’hui.

Dans la partie désormais exclusivement économique, la sociologie ne doit plus questionner les fondamentaux de l’économie. Par exemple sur le marché, l’entreprise, l’emploi ou le chômage, exit le regard de la sociologie, ces thèmes sont désormais réservés à l’économie. Dans la partie proprement sociologique, les nouveaux chapitres invitent, à rebours de ce qui se fait ailleurs, à aborder les savoirs de façon de plus en plus technique et surplombante par rapport aux expériences sociales des élèves. Par exemple le chapitre sur la mobilité sociale est désormais réduit à l’appréhension de la mesure de la mobilité sociale, exit le fait donc de comprendre les dynamiques contemporaines de la mobilité sociale. Enfin, ces nouveaux programmes obèses ne font aucune place à l’enseignement des méthodes nécessaires aux sciences sociales, comme la lecture d’un document statistique, l’apprentissage de l’argumentation, l’initiation à l’enquête ou à la modélisation. Sans parler du fait que ces programmes risquent de conduire à l’ennui des élèves et à une désaffection pour les SES. C’est une conception bien particulière de l’élève que l’on trouve en filigrane dans les nouveaux programmes : réduit à une seule composante, simple apprenant, simple récitateur, comme si lui-même n’avait aucune expérience sociale, comme si lui-même n’avait aucun savoir sur lequel justement il faut travailler pour mieux s’en distancier.

Alors voilà en gros où nous en sommes. L’APSES tente cependant de ne pas oublier les questions de fond. Il y a un travail collectif conséquent à poursuivre sur ce qu’on enseigne et comment on l’enseigne en SES au lycée.

Comment on aborde la sociologie, quelle place on doit donner à l’initiation aux méthodes propres à chaque science sociale, à la formation à la rigueur intellectuelle mais aussi à l’autonomie face à un travail de recherche d’information etc… comment sortir de l’enseignement des grandes théories et comment développer des dispositifs mettant davantage les élèves en situation d’expérimentation.

L’ampleur (la moitié au moins des enseignants de SES) et la profondeur (du secondaire au supérieur) de la contestation concernant les programmes n’a permis de les améliorer qu’à la marge, la conception archaïque et délétère demeurant : l’encyclopédisme, le dogme du cloisonnement, l’aridité pédagogique, le morcellement des connaissances, le recul du pluralisme théorique sont toujours là.

L’APSES a donc décidé de proposer un programme de contournement pour la classe de première dès la prochaine rentrée scolaire, programme soumis à l’expérimentation dans les classes par les professeurs volontaires, programme qui remet les SES à l’endroit pour continuer à préparer nos élèves correctement pour le baccalauréat et à la poursuite réussie d’études supérieures diversifiées sans sacrifier la formation citoyenne. Aussi, l’association se lance dans un projet de manuel gratuit et public en ligne, SESâme, pour lequel des équipes de professeurs de SES bénévoles produiront les supports pédagogiques conformes au programme de contournement et pour lequel nous aurons besoin de l’aide des sociologues, politistes et économistes du supérieur pour valider les contenus, pas tant du point de vue pédagogique que du point de vue scientifique. On pourrait également imaginer que des sociologues apportent quelques contenus sous forme d’interviews de chercheurs par exemple.

L’aboutissement de ce projet prouvera à ceux qui l’ont cru qu’on ne peut ignorer l’intelligence des acteurs individuels ou collectifs. N’est-ce pas là tout compte fait une hypothèse fondamentale de la sociologie d’aujourd’hui ? C’est dans cette perspective que nous souhaitons continuer à construire et élargir ce collectif du secondaire au supérieur.

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales