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Au fait comment enseigne-t-on l’économie au lycée ?

Arrêt sur images, chronique le 09/11/2011 par Anne-Sophie Jacques


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Rencontre avec des profs de SES qui ne lâchent rien

Vous vous souvenez de vos cours d’économie vous ? Moi non. Ou alors mal. Je n’en ai fait qu’une année, en seconde. Je me souviens juste de la tête du prof, un jeune, mignon, surtout si on comparait au prof d’allemand. C’est tout. C’est maigre n’est-ce pas ? Du coup, quand j’ai entamé ce feuilleton sur l’économie, j’ai eu envie de poser la question : comment s’enseigne l’économie aux lycéens ? J’ai donc toqué à la porte de l’association des professeurs de sciences économiques et sociales. L’APSES, de son petit nom, compte 1 200 adhérents, sur un total de 5 000 profs de SES environ, écoles publiques et privées confondues. Cette association est toujours vent debout, elle ne lâche jamais rien. Touchez à un cheveu de la filière SES et tout de suite c’est l’artillerie lourde. Tenez, le mois dernier, il a suffi que Charles Beigbeder (oui oui, le frère de, cadre du Medef, secrétaire national de l’UMP et saboteur de Jeux olympiques d’hiver) s’indigne « de la vision négative de l’entreprise qui transparaît dans certains manuels » pour que l’APSES lui tombe dessus dans Libération : le Medef n’a pas à se mêler de nos manuels. Compris Charles ? Nous avons profité des vacances de la Toussaint pour nous rencontrer. Benoîtement je pensais que l’APSES avait des locaux dans Paris, mais non, vous rigolez, alors je leur ai proposé de squatter les bureaux d’Arrêt sur images et de s’installer autour de la grande table de l’émission.

De gauche à droite : Patricia Morini, co-secrétaire générale, Stéphane Carré, Emmanuelle Le Scoul et Igor Martinache. Tous les quatre sont prof d’éco, ou plutôt prof de sciences économiques et sociales, sinon je vais me faire taper sur les doigts… ils sont en effet très attachés à ce petit mot, social. Pourquoi ? Parce qu’il est au cœur de leur filière, et ce depuis sa naissance, en 1966.

La filière B (aujourd’hui ES) est née de la réforme Fouchet, ministre de l’éducation nationale sous De Gaulle. Il charge Marcel Roncayolo et Guy Palmade, respectivement géographe et historien de l’économie, de mettre en œuvre ce nouvel enseignement au lycée. Un groupe de réflexion est mis en place et il est constitué d’économistes, de sociologues comme Alain Touraine, Pierre Bourdieu ou Raymond Boudon, de profs de sciences politiques, et même d’un psychologue. Tous sont largement influencés par l’Ecole des Annales fondée par Lucien Febvre et Marc Bloch dans l’entre-deux-guerres, deux hommes qui ont réveillé – puis bouleversé – la façon de penser l’histoire.

Febvre a une vision gourmande de la discipline, il en parle d’ailleurs remarquablement bien : « Il faut que l’histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance. Il faut que, dans le vieux palais silencieux où elle sommeille, vous pénétriez, tout animés de la lutte, tout couverts de la poussière du combat, du sang coagulé du monstre vaincu – et qu’ouvrant les fenêtres toutes grandes, ranimant les lumières et rappelant le bruit, vous réveilliez de votre vie à vous, de votre vie chaude et jeune, la vie glacée de la Princesse endormie… » (Combats pour l’Histoire). Bloch n’est pas en reste : « le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier » (Apologie).

Voilà pour les pères et grands-pères de la filière des sciences économiques et sociale. Vous voyez : les SES ont été engendrées par des historiens, des géographes, des sociologues, des anthropologues, des démographes… et des économistes. Les objectifs des fondateurs étaient clairs : « conduire à la connaissance et à l’intelligence des économies et des sociétés d’aujourd’hui » mais l’écueil déjà palpable : « l’entreprise ne va pas sans risque, elle n’offre pas le confort d’un enseignement clos sur lui-même. » Ce croisement des sciences est en effet souvent décrié, notamment par des économistes pur jus, dont Raymond Barre dans les années 80 ou, plus récemment Michel Pébereau. Ce passionné de pédagogie de l’économie est aussi PDG de BNP Paribas (du moins jusqu’à la fin de l’année) mais également membre de l’Académie des sciences morales et politiques ; il fut longtemps prof à sciences-po et président de l’Institut de l’entreprise. Lui, par exemple, est persuadé que les élèves doivent revenir aux fondamentaux. De la sociologie d’accord, mais à part. A côté. Mieux vaut parler de l’entreprise, de ses valeurs, du marché, du commerce international. Cette approche de l’enseignement économique a d’ailleurs été au cœur du rapport Guesnerie publié en juillet 2008 et issue de la commission éponyme, lequel recommande l’étude d’outils et de concepts plutôt que la mise en perspective systématique des notions économiques. Depuis 66 donc, les attaques contre les SES sont fréquentes, souvent issues des milieux patronaux (enfin du Medef essentiellement) mais elles peuvent venir aussi de la tête de l’Etat : Sarkozy a bien affirmé, en janvier 2009, que les SES étaient une blague. D’ailleurs, question bête : existe-t-il des enseignants de SES de droite ? Mais oui, bien sûr ! Ils ne sont pas majoritaires , admettent nos invités, mais il en existe. Certains profs partagent ouvertement la culture de l’entreprise prônée par le Medef. Dans un reportage de l’émission économique du samedi sur France Inter, On arrête pas l’éco, une journaliste a interrogé une prof qui, pour aborder le thème du développement durable, prenait appui sur l’exemple de Sodexo. Igor tient à me préciser : « c’est comme les profs de français, certains ne jurent que par Pennac, d’autres que par Racine, chaque prof est différent et tant mieux, certains sont libéraux, d’autres bourdieusiens, c’est même plus sain ainsi. » Et vous, bourdieusien, quand on vous fait le reproche de ne pas assez connaître et enseigner le monde de l’entreprise, vous répondez quoi ? « Que c’est un faux procès. Tous les jeunes profs sont passés par la case entreprise à un moment ou à un autre. Notre enseignement n’est pas orienté vers l’entreprise exclusivement. »

Porosité entre sciences économiques et sciences sociales : c’est le code génétique de la matière. Entre nous, appréhender l’économique sans le social n’a en effet que peu de sens. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on s’étripe dans le forum de nos émissions économiques autour de l’inflation, de la dette, de la monnaie, et j’en passe. Comme le dit l’asinaute Sandy, « il ne faut pas prendre les théories économiques comme la vérité, l’économie n’est pas une science, mais une science humaine, elle est donc très dépendante des idéologies et des sentiments qui traversent les humains, elle ne peut pas être résumée à des mécanismes rationnels. »

"EST-CE QUE TOUT VA PÉTER ?" DEMANDENT LES ÉLÈVES

Igor partage cet avis : « on le voit bien avec la crise : si on ne regarde pas quelles sont les personnes et les rapports de force entre ces personnes qui se cachent derrière les mécanismes, on ne peut pas comprendre ce qui se passe. » Tiens, en parlant de crise, comment l’évoquent-ils dans leur classe, la crise de l’euro ? Patricia sourit : « le programme exige que nous relayions auprès de nos élèves les grandes questions que se posent les grands économistes aujourd’hui. Et donc la grande question est : est-ce que tout va péter ? Les élèves sont demandeurs, ils me demandent comment cela va finir. » Et vous leur répondez quoi ? « Je ne suis pas madame soleil, et puis ce n’est pas à moi de leur dire ce qu’il va se passer : tout dépend des choix politiques qui seront faits. Mais je leur dis bien qu’ils vivent un moment d’histoire, et demain ils seront la mémoire de ce moment-là. » Stéphane soupire : « ça fait dix ans que je termine le programme de terminale en disant que l’Europe souffrait d’une insuffisance politique. Rendez-vous compte : le budget de l’Europe, c’est 1% du PIB européen. Dix ans que je disais vrai, mais aujourd’hui c’est devenu très concret. » Les élèves sont-ils inquiets ? « Oui, bien sûr, mais ils le sont tout autant quand ils découvrent les questions environnementales. » Là, je sens une réelle résistance à parler de l’actualité économique. Patricia l’admet : face aux questions des élèves sur la crise, l’euro, la Grèce, elle louvoie. Elle ne répond pas. Elle ne s’estime pas dans son rôle. Emmanuelle, Stéphane et Igor semblent eux aussi très réticents à se prononcer sur ses sujets chauds brûlants. Igor est même plutôt fier de savoir que les élèves ne savent pas ce qu’il pense. Je ne pousse pas le questionnement avec eux, mais tout de même… qu’est-ce qui les empêche de se prononcer sur l’actualité ? C’est hors programme ? Manque de légitimité par rapport aux universitaires, aux chercheurs ? Se sentent-ils pédagogues et uniquement pédagogues, avec droit de réserve sur leurs sentiments économiques ? Ou encore ont-ils peur des réponses qu’ils pourraient être amenés à formuler ? Si j’émets l’hypothèse c’est parce que j’ai été chamboulée par un texte remarquablement rédigé par un prof de SES trouvé sur le site de Socio-Logos ; Fabien Truong, le prof en question, a enseigné dans le 9-3 pendant six ans. Il explique qu’à chaque fois le « moment Bourdieu » est un challenge… En effet, comment aborder le thème de la domination sociale, culturelle, économique et surtout scolaire avec des élèves qui en font les frais chaque jour ? Comment parler des tableaux statistiques qui montrent clairement que les élèves, qu’ils soient fils d’ouvriers ou d’immigrés, ont beaucoup moins de chance de finir le cycle secondaire ? Comment ne pas décourager la classe et échapper au découragement fataliste ? Lisez son papier, et voyez comment il s’en sort.

ALLER DANS LA TÊTE DES ÉLÈVES Autre sujet de lutte car souvent contestée : la méthode d’apprentissage. Igor : « on essaie de comprendre ce que l’élève a dans la tête puis on déconstruit tout : qu’est-ce qu’on appelle la richesse, qu’est-ce que le travail ? Regardez, on utilise les mêmes mots mais on ne parle pas de la même chose, on a tous des représentations différentes, donc il faut les préciser au maximum, il faut être dans l’explicite. » Donc partir de ce que les élèves pensent, croient ou croient savoir. Comment faire ? Suffit de leur demander. C’est qu’on appelle la parole active. En cours, les profs privilégient le travail de groupe sur documents, mettent en place des jeux de rôle ou des débats encadrés. Dans la classe de Patricia, les élèves doivent présenter, une fois par semaine, un article de presse en rapport avec le programme. Pour faire son cours, le prof de SES part d’un objet-problème. Patricia, pour aborder la construction de l’identité sociale, a travaillé avec des catalogues de Noël : « mes élèves devaient analyser ce que la société attend comme comportement de la part des garçons et de la part des filles à travers les pages d’un catalogue qu’ils connaissent bien, qu’ils ont épluché étant petits. Très vite, ils m’ont dit mais madame, on est manipulés ! J’ai souri et leur ai demandé quelle était la différence entre leur regard naïf d’enfant et aujourd’hui ? Là, on étudie. Nous sommes ici pour éclairer ce qui est sous leurs yeux, pour rendre visible l’invisible. » Stéphane insiste : « nous montrons le hors-cadre en essayant de donner des outils pour être critique. »

Tu seras une cuisinière, ma fille (ou une maîtresse d’école)

Et en ce moment, les SES sont-elles spécialement attaquées ? Pas plus, pas moins, répondent-ils en chœur. Enfin si. Cette année, le programme de 1ère a été bousculé, sans réelle consultation. Pourquoi ? Parce que le gouvernement est en train de mettre en place le nouveau lycée du XXIe siècle ! Et ce programme s’inscrit dans une réforme qui souhaite un lycée davantage modularisé, comme à l’Université où l’élève choisit ses modules d’enseignement. La moitié des profs de SES, via une pétition, se sont prononcés contre ce nouveau programme ; peine perdue, il a été adopté. « Ce programme ne part plus des élèves, de ce qu’ils savent, de ce qui leur est familier, ce ne sont que des grandes théories » grimace Stéphane. Patricia enchaîne : « quand nous disons qu’il faut commencer à jouer de l’instrument pour aller vers la musique, eux disent qu’il faut faire des gammes pendant des années avant de jouer un morceau. » Emmanuelle est formelle : « ce programme est irréalisable car trop dense, trop encyclopédique. »

Mais foin de pleurnicherie : les membres de l’APSES, après avoir envisagé le boycott du programme, ont finalement relevé les manches des tee-shirts de l’été pour élaborer un alter-programme intitulé SESâme. L’alternative s’est concrétisée en site Internet destiné aux enseignements mais aussi aux citoyens comme vous et moi, soucieux de mieux comprendre l’actualité économique et sociale. Je vous invite à le consulter, c’est plutôt bien fait. Et puis tiens, tant que j’ai des profs de SES sous la main, j’en ai profité pour leur demander des conseils de lecture ou de films, histoire de ne pas mourir trop bête quand tout aura explosé. Pour être tout à fait franche, j’ai surtout pensé à vous qui m’envoyez des mails (au moins cent mille par jour) pour me dire que vous ne panez que dalle à l’économie. Merci qui ?

Voici des conseils de lecture :
- Alternatives économiques (Igor rougit, il collabore dans ce journal)
- Déchiffrer l’économie, de Denis Clerc
- Les vraies lois de l’économie, de Jacques Généreux (à découvrir dans notre émission éco du mois)
- Les grandes questions économiques et sociales, sous la direction Pascal Combemale

Des films :
- L’enfant sauvage de François Truffaut
- La vie est un long fleuve tranquille d’Etienne Chatiliez
- Violences des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout
- Ressources humaines de Laurent Cantet
- Le couperet de Costa-Gavras

Des documentaires :
- Inside job
- Moi, la finance et le développement durable

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales