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Extrait de la revue de presse de Philippe Watrelot

2/12/2011


Extrait de la revue de presse de Philippe Watrelot à lire dans son intégralité sur son blog ou sur le site des Cahiers Pédagogiques

On aura noté que je prends la précaution d’écarter la polémique avec les enseignants d’histoire-géographie alors que de nouvelles menaces se profilent sur les enseignants de sciences économiques et sociales ( !). Une tribune dans Les Échos signée de deux députés Jean-michel Fourgous et Olivier Dassault revient encore une fois sur la critique de l’enseignement de l’“économie” et la supposée inculture des français en ce domaine. Les deux auteurs signent ce texte avec une quinzaine d’autres députés (tous UMP) membres du groupe Génération Entreprise.

Le texte commence par un argument d’autorité “Selon le Prix Nobel d’économie, Edmund Phelps, la France perd un point de croissance à cause de son déficit de culture économique. ”. Comment expliquer cette inculture ? L es deux députés évoquent un “envoûtement marxiste de nos élites”, mais la responsabilité principale est à chercher dans l’École. Et ils se déchainent : “Les élèves français arrivent en classe de seconde sans jamais avoir reçu un seul enseignement en économie… Et quand une introduction leur est faite, c’est uniquement pour parler des problèmes de la société (chômage, précarité, licenciement…). Quelle image le jeune lycéen peut-il avoir de l’économie quand son professeur lui conseille de lire « Alternatives économiques », journal qui, sous couvert d’objectivité, le dégoûte de l’entreprise et lui donne le blues à coups de titres plus pessimistes les uns que les autres (« Génération galère », « Le début de la fin ») ? De même, quelle conception le jeune lycéen peut-il avoir de son mode de développement économique quand un manuel scolaire illustre « l’économie de marché » par la photographie d’une prostituée ou le tableau d’une vente d’esclaves ? Pas étonnant, dès lors, que nos jeunes soient parmi les plus pessimistes du monde et que 75% d’entre eux souhaitent devenir fonctionnaires… ”. Et ils lancent un appel désespéré (et avec des fautes d’orthographe) “ il apparaît donc indispensable de faire un travail de pédagogie et de donner aux Français une véritable culture économique ! Il faudrait plus de ponts entre les secteurs public et privé et entre nos écoles et nos entreprises ! Il faudrait aussi que l’entreprise ne soit plus sans cesse mise au banc de notre société. ”.

En bref et en clair, il faut insuffler aux élèves l’amour de l’entreprise. Comme nous l’avions déjà noté à propos des SVT et de l’Histoire-Géo, quand des députés s’intéressent au contenu des programmes, il y a de quoi s’inquiéter. Et c’est rarement la scientificité qui sort vainqueur.

Mais le groupe de députés va plus loin puisqu’il s’intéresse à ces enseignants de SES qui pensent si mal et se pose la question : “Faut-il envoyer les professeurs d’économie faire des stages en entreprise ?" comme le titre le magazine Challenges. Ils proposent d’obliger les enseignants à suivre un stage de six mois minimum dans une entreprise "afin de se familiariser avec le monde économique marchand et avec l’économie réelle", indique le communiqué du groupe.“Tant qu’on n’a pas vendu un produit à un client, on a rien compris à l’économie ” ajoute Jean-Michel Fourgous interviewé par Challenges.fr.

On ne reviendra pas sur la vision très restrictive de l’économie qu’a M.Fourgous, qu’il confond avec le commerce, l’association des professeurs de SES a fait un communiqué sur ce sujet. Attardons nous sur cette idée de proposer des stages “dans la vraie vie”. Que TOUS les enseignants fassent des stages en entreprise (mais aussi dans le monde associatif, d’autres administrations,...) n’est pas choquant en soi. Et cela peut même contribuer comme nous l’évoquions plus haut à ce qu’il y ait des passerelles et des secondes carrières. Non, ce qui est choquant, ce sont tous les présupposés qu’il y a derrière la proposition de loi de ces deux députés :
- les profs d’une manière générale ne sont pas dans "la vraie vie"
- l’enseignement d’économie doit s’appuyer uniquement sur la connaissance de l’entreprise
- l’enseignement au lycée doit apprendre l’ "esprit d’entreprise” et donner une image positive de l’entreprise et de l’économie
- les profs de SES ne connaissent rien à l’entreprise
- et d’ailleurs ils ne l’enseignent pas ! Ça fait beaucoup comme clichés...

Sur la “vraie vie, on notera que comme les parcours de carrière des enseignants sont de plus en plus divers (je le constate chaque année à l’IUFM), de nombreux enseignants ont travaillé en entreprise soit pendant leurs études, soit durant de longues années avant de se reconvertir. Et tous les profs ne sont pas mariés à des profs... Donc considérer qu’il faut apprendre la "vraie vie" aux profs et particulièrement ceux de SES témoigne d’une certaine méconnaissance de la réalité de l’École aujourd’hui.

Un programme doit-il inculquer un sentiment ou au contraire la rigueur scientifique et l’esprit critique ? Et si l’on suit ces députés s’il faut avoir été faire un tour en entreprise pour être autorisé à parler d’économie , faut-il avoir vécu au moyen âge ou fait la guerre de 14 pour parler d’histoire ?

Apses.org | Association des Professeurs de Sciences Économiques et Sociales