Réponse à « La monnaie dans l’enseignement de SES de première ES - L’exemple du « contre manuel » de l’APSES » par Alain Beitone et Margaux Osenda (Thierry Rogel)

Rogel Thierry

thierry.rogel@ac-orleans-tours.fr

Ma réponse se borne au chapitre consacré aux approches sociologiques de la monnaie et notamment à deux documents (sur Simmel et « la folie des grandeurs » et sur le don d’argent en cadeau). Il apparait que, contrairement aux autres documents, pour lesquels Margaux Osenda et Alain Beitone entament une critique interne, ici c’est la nature même de ces documents qui est remise en cause ( « On ne voit pas d’ailleurs en quoi les questions posées aux élèves peuvent conduire à un apprentissage quelconque » , « Quel rapport y a-t-il entre cette expression d’opinion qui ne peut refléter que le savoir d’expérience ou les opinions des élèves et l’acquisition de savoirs scolaires »). Margaux Osenda et Alain Beitone remettent nettement en cause l’idée qu’il y aurait des sous-jacents théoriques solides aux deux documents proposés. Pour le moment je n’aborde que ces critiques de fond sur la théorie et la connaissance des textes et je laisse de côté ce qui concerne la pédagogie.

Des propos tenus découle l’idée selon laquelle les concepteurs (et les utilisateurs ?) de ces documents négligent l’abstraction, la théorie voire la connaissance des auteurs (« Selon Erwan Le Nader, le langage employé dans les différentes séquences serait rigoureux et relèverait d’un « haut niveau de théorisation ». De multiples exemples contredisent cette affirmation » - « En refusant, sans doute par souci d’être concret, par refus d’un enseignement trop « vertical » et trop « transmissif » de structurer les apprentissages par des approches théoriques et les débats qui les opposent, on laisse le champ libre aux savoirs sociaux et à l’idéologie dominante » - « (…) l’hostilité historique de l’APSES à l’égard de la théorie. Il faut être concret, pratique, proche des intérêts des élèves, alors que la théorie c’est abstrait, etc. De ce fait on sélectionne des documents « parlants », on propose des exercices « intuitifs », on utilise des vidéos (…), etc. Cette posture anti théorique est particulièrement criante dans l’ensemble des activités consacrées à la monnaie. Aucune théorie n’est présentée… »

I) LES MOTS ET LA CHOSE Les auteurs critiquent d’abord le fait que les termes « argent » et « monnaie » soient employés dans une même séquence. Il est vrai que l’utilisation de ces deux termes est aujourd’hui un assez bon marqueur des champs économiques et sociologiques (mais avec une nette prédominance de l’approche fonctionnelle de la monnaie et de l’idée de neutralité monétaire dans le premier champ) et peut être pédagogiquement judicieuse. Mais il faut toutefois être prudent dans ces domaines car lorsqu’on se penche sur les textes des divers auteurs on s’aperçoit que la distinction n’est pas si simple. Il suffit de lire « La Théorie Générale » de Keynes (dans sa traduction française) pour s’apercevoir qu’on ne cesse d’alterner les termes « monnaie » et « argent » pour parler du même phénomène. De même, si on lit « La signification sociale de l’argent » de Zelizer on constate le même usage des deux termes (Par exemple les titres de parties « l’argent de poche ou l’argent réel » p. 110 et « préserver la monnaie domestique » p 114) Margaux Osenda et Alain Beitone critiquent ensuite l’exercice consacré au don d’argent : « dans cet exercice il est aisé de constater ne serait-ce que dans la formulation de l’énoncé que, les auteurs du manuel placent sur le même plan, la monnaie fiduciaire, les instruments de circulation de la monnaie et les chèques cadeaux (qui seraient de l’argent ?) Certes, les chèque-cadeaux ne sont pas de la monnaie. Mais sont-ils de l’argent ? Allons voir comment ces termes sont utilisés dans la traduction de « la signification sociale de l’argent » de Zelizer : « Pensons, enfin, à l’étonnante diversité des monnaies inventées qui viennent à être échangées : aux timbres de ravitaillement pour les pauvres, aux coupons de supermarché remis au consomma¬teur ordinaire, aux monnaies carcérales des détenus, aux mon¬naies thérapeutiques des malades mentaux, aux devises militaires des soldats, aux fiches des joueurs, aux tickets-repas des cantines institutionnelles, aux « bons de cadeau* » offerts à l’occasion de telle ou telle fête, etc. Tant à l’intérieur du domaine couvert par les devises gouvernementales que parmi les autres formes d’ar¬gent créées à des fins spécifiques, la distinction et la multiplica¬tion foisonnent de toute part. » (p 30) On voit d’ailleurs que Zelizer parle aussi bien de monnaie que d’argent. Elle va même jusqu’à utiliser indifféremment les termes d’argent, de monnaie et de devise. « Lancés en 1987, les « chèques-cadeaux » font florès depuis cette date : selon American Express, cette nouvelle devise offerte « dans une élégante enveloppe dorée et accompagnée d’une carte signée par le donateur » serait « encore plus person¬nalisée qu’un chèque nominal ». ( p 187)

Mais peut être aurait on mieux fait d’utiliser le terme « forme monétaire », suivant en cela Jérome Blanc, maitre de conférences à Lyon : « Par « formes monétaires », nous entendrons les divers instruments monétaires utilisables en paiement. Ces instruments monétaires sont diversifiés, jusque dans les sociétés occidentales modernes et financièrement stables. Ils comprennent les moyens de paiement dont se compose la monnaie habituelle : dans des États à « monnaie territoriale » (Helleiner), c’est-à-dire où l’on a imposé une exclusivité monétaire nationale, il s’agit des pièces, billets et monnaies bancaires d’origines différentes, mais aussi des formes dérivées et spécifiques qui accumulent, par prépaiement, un pouvoir d’achat sur une forme qui peut être celle d’une carte (dans ce cas, il s’agit d’un portemonnaie électronique). Ils comprennent aussi des moyens de paiement parallèles : depuis les monnaies étrangères employées localement jusqu’à des instruments spécifiques comme les bons d’achat, ou vouchers (dont les plus connus sont les titres restaurant), en passant par des monnaies locales comme les monnaies sociales et les systèmes de fidélisation de la clientèle au moyen de points d’achat (dont les plus connus sont les miles des compagnies aériennes)." (Jérôme Blanc : "L’articulation des monnaies : questions sur la fongibilité et la convertibilité ")

« Ces travaux en viennent alors à affirmer la coexistence moderne de formes monétaires distinctes et réfléchir à la signification de cette coexistence et aux articulations de ces formes (Blanc, 2000). Concernant les sociétés modernes, sont mises en lumière des formes de monnaies habituellement négligées, ou dont le caractère monétaire est souvent dénié : monnaies de marketing dans le cadre de systèmes de fidélisation de la clientèle, bons d’achat (qui peuvent renvoyer aux politiques sociales comme aux stratégies de fidélisation), monnaies locales, sociales ou encore complémentaires (Servet, dir., 1999b et Blanc, dir., 2006). Pour ces dernières intervient parfois toute une littérature militante sur la nécessité du développement de ces formes monétaires alternatives, qui peut opérer une jonction avec les thèses de l’économie solidaire. » (Jérôme Blanc : Usages de l’argent et pratiques monétaires - Working paper n° 2008-3 - Mai 2008)

« Un agrément officiel est un premier critère de légitimité concernant les opérations de conversion de formes monétaires elles-mêmes. On peut citer les banques, boutiques de change agréées, traders, etc. pour les monnaies nationales (…) autrefois, et lorsque, comme en Angleterre, porter son métal à frapper était possible, l’hôtel des Monnaies ; les organismes émetteurs pour ce qui concerne un ensemble de monnaies parallèles (pour les titres de services, par exemple, les organismes émetteurs tels que des sociétés de la firme multinationale Accor ou la coopérative Chèques déjeuner), etc. » " (Jérôme Blanc : Usages de l’argent et pratiques monétaires - Working paper n° 2008-3 - Mai 2008)

Les évolutions parmi les plus passionnantes qui ont lieu à l’heure actuelle relèvent de cette diversité croissante des formes monétaires. Faut-il en parler aux élèves ? Personnellement, je le pense mais je ne prétends pas détenir la vérité.

II) FAUT PAS RIGOLER ! Margaux Osenda et Alain Beitone reprochent ensuite aux concepteurs des TD leur absence de recours à des auteurs essentiels comme Viviana Zelizer : « L’idée de présenter le regard de la sociologie et/ou de l’anthropologie sur la monnaie est parfaitement légitime, mais c’est justement ce que ne fait pas la séquence proposée par l’APSES. En raison du refus de la classification des savoirs, la spécificité disciplinaire des approches n’est pas explicitée et ne fait pas l’objet d’un apprentissage. C’est d’autant plus regrettable que depuis quelques années ce champ de recherche s’est beaucoup développé, notamment avec les travaux de Viviana Zelizer. » On pourrait résumer les travaux de Viviana Zelizer par « un dollar ne vaut pas un dollar » ; en effet, la monnaie étant encastrée dans les relations sociales, elle sera l’objet d’un « marquage social » qui dépend notamment des statuts des donataires et récipiendaires et de la situation sociale d’échange. Ce qui fait qu’un don d’un même montant entrainera des réactions diverses selon le contexte d’échange. C’est très exactement ce qui est proposé dans l’exercice sur le don d’argent et je suis surpris qu’un spécialiste de la question monétaire comme Alain Beitone n’ait pas immédiatement vu qu’il s’agissait d’une entrée dans le travail de Zelizer. C’est pourtant évident quand on lit les extraits suivants tirés de « La signification sociale de l’argent » : « Dans cette optique, il est certain que l’argent était un candidat invraisemblable à la pratique de l’offre de présents. Comment de l’argent pouvait-il définir un lien social comme intime et éga¬litaire alors qu’une monnaie légale en tous points semblable à celle qui était octroyée à autrui sous forme de cadeau était utili¬sée aussi dans le contexte de toutes sortes d’autres transactions inégales et impersonnelles (pour rétribuer des étrangers, donner de l’argent de poche à des enfants, faire la charité aux nécessi¬teux, témoigner son respect aux puissants, etc.) ? » (p 143) « L’introduction de l’argent dans le territoire des dons était donc problématique (…) Mais, par-delà les différences de dénomination, d’âge ou de condition, comment des individus parvenaient-ils à distinguer des dollars physique¬ment identiques ? C’était une tâche impossible pour certains (…) (p 144) « Bien que la circulation effective des bons de cadeau soit mal connue, tout porte à croire que ces devises convenaient avant tout aux relations amicales pas trop intimes ou aux transferts plus impersonnels et inégalitaires » ( p179)

L’exercice sur le don d’argent est une façon efficace d’entrer dans le champ de la sociologie économique ; on part des réactions des élèves en les mettant en situation de « dissonance cognitive » : « un euro est un euro et j’ai un rapport neutre à l’argent et pourtant je réagis violemment à l’idée de donner de l’argent à mon père ». Il y a là une « énigme » intéressante et il me semble qu’on répond alors au préambule du programme de première proposant de présenter des énigmes aux élèves (Tout n’est pas mauvais dans ce programme). A mon avis, c’est un des meilleurs moyens pour montrer ce qu’est un encastrement social.

Par ailleurs, Alain Beitone et Margaux Osenda semblent choqués qu’il y ait recours à des exemples et des anecdotes : « La seconde tient à l’hostilité historique de l’APSES à l’égard de la théorie. Il faut être concret, pratique, proche des intérêts des élèves, alors que la théorie c’est abstrait, etc. De ce fait on sélectionne des documents « parlants », on propose des exercices « intuitifs », on utilise des vidéos (…) » Avoir recours à des exemples et des anecdotes, est-ce refuser l’abstraction et la théorie ? Pourtant, Zelizer ne dédaigne pas utiliser des exemples : « Mme Colby expliqua aux lecteurs du Journal que sa mère avait été enchantée de recevoir une somme de 10 dollars habilement trans¬formée en oeuvre d’art : elle avait changé pour ce faire un billet de dix dollars en dix coupures de un dollar qu’elle avait placées ensuite entre deux affiches dessinées de sa main. Un premier des¬sin représentait cinq malheureux dollars ne sachant pas où aller, tandis que le second dépeignait l’heureux dénouement : « cinq petits dollars filant joyeusement vers le portefeuille de Maman ». Pour compléter ce présent, elle avait composé une « ode au dol¬lar » dont le vers final suggérait que, parfois, Savoir ramasser des shekels est la seule chose à faire, Voilà ce que le coeur de cette mère ne se lassait pas de répéter]. Chaque fois qu’elle recevait des dollars qui faisaient du bien à sa bourse’. (p127) »

« Un « traité pratique de gestion ménagère » publié au début du XXè siècle rapporta une anecdote particulièrement révélatrice : considérant que la pièce d’or de cinq dollars que sa grand-mère lui avait offerte « lui appartenait en propre et qu’elle pouvait donc en faire ce qu’elle voulait », une petite fille avait décidé de donner la moitié de cette somme à son frère et de dépenser le reste à sa guise, alors que sa mère « voulait lui dicter quoi acheter » ; lorsque sa grand-mère lui avait conseillé d’« obéir à sa maman », cette fillette lui avait rendu ce cadeau ! Les jeunes « n’ont pas besoin qu’on leur dise comment ils doivent dépenser leurs deniers », avaient proclamé les tout premiers défenseurs des droits de l’enfance : malgré ces recommandations, la plupart des parents supervisaient étroitement les dépenses de leur progéniture, que l’argent en question ait été offert ou non". » (p183) On peut utiliser un exemple pour illustrer une recherche et on peut l’utiliser également, dans le cadre pédagogique pour déclencher une réflexion

Margaux Osenda et Alain Beitone ne semblent pas apprécier le recours à des documents « ludiques » ou « comiques » : la phrase (« qui plus est à partir d’une séquence de film comique) » est à cet égard assez parlante. Pourtant d’autres ont pu utiliser de semblables supports pour illustrer leur propos ou développer une thèse. Qu’on songe à cet auteur : « À Paris, où le Code civil napoléonien s’applique avec toute sa rigueur depuis 1804 et où l’inégalité ne peut être mise sur le compte des aristocrates britanniques ou de la reine d’Angleterre, le centile supérieur de la hiérarchie des fortunes détient en 1913 plus de 70 % du patrimoine total, c’est-à-dire encore plus qu’au Royaume-Uni. La réalité est tellement frappante qu’elle a même atteint le monde du dessin animé : dans Les Aristochats, dont l’action se déroule à Paris en 1910, le montant de la fortune de la vieille dame n’est pas précisé ; mais si l’on en juge par la splendeur de l’hôtel particulier, et par l’énergie que met le majordome Edgar pour se débarrasser de Duchesse et de ses trois chatons, 1a somme doit sans doute être conséquente. » (Thomas Piketty : « Le capital au 21ème siècle » - p.580 – Seuil - 2013). On pourrait également citer « La foule solitaire » (best seller de 1950) dans laquelle David Riesman s’appuie sur l’histoire pour enfant qui met en scène la petite locomotive Tootle . A lire Alain Beitone et Margaux Osenda, j’ai eu le sentiment qu’il existe des « objets indignes » (Mon dieu ! Un film comique !) ; c’est vraiment adresser un camouflet à l’esprit même de la sociologie.

Margaux Odensa et Alain Beitone voient dans l’utilisation d’un document (« la folie des grandeurs ») un recours au normatif et à l’opinion. C’est là, à mon avis, une mauvaise interprétation des usages possibles du document et des idées de Georg Simmel. Je ne vais pas revenir en détail sur la notion de « chaine téléologique » chez Simmel mais disons simplement qu’elle permet de mettre en évidence les dispositions psychologiques à l’égard de l’argent (ce qui montre que l’argent n’est pas un simple instrument d’échange) : rejet, avarice, cupidité, prodigalité et surtout « fait d’être blasé » et cynisme (le cynique se plait à tout mettre sur le même plan grâce à l’argent : « tout s’achète »). Ce dernier comportement est, pour Simmel, typique de la société de marché puisqu’il va jusqu’à écrire que « le prix de marché (…) est l’objectivation achevée de la subjectivité cynique ». Simmel fait alors le lien entre psychologie et économie (mais Simmel a l’immense défaut de « tout mélanger »). En effet, ces divers comportements relèvent de comportements « normaux » (il ya par exemple une certaine proximité entre l’avarice et l’épargne ou entre la prodigalité et la consommation, entre le cynisme et la rationalité économique) mais peuvent prendre des proportions pathologiques (le terme « pathologies monétaires » est utilisé par Simmel ainsi que le rappellent Blic et Lazarus dans « sociologie de l’argent). Parler de ces pathologies , ce n’est pas seulement parler de comportements extravagants ; c’est ce que pense le sociologue François Cusin : « Ainsi, l’étude de ce que Simmel appelle les « pathologies monétaires » dépasse largement le cas de conduites extravagantes : elle permet à la fois de mieux comprendre les différentes logiques à l’oeuvre dans les pratiques les plus courantes d’accumulation et de dépense d’argent, et de montrer comment ces logiques s’articulent avec le contexte général de monétarisation de la vie sociale et la dématérialisation de la monnaie » (http://basepub.dauphine.fr/handle/1...)

III) POUR FINIR Mais il faut aller plus loin car la discussion sur ces deux petits documents nous amène à des questions épistémologiques, didactiques et pédagogiques fondamentales. Je tiens d’abord à signaler que contrairement à certains de nos contradicteurs habituels, je ne prétends pas connaitre la seule bonne manière d’enseigner et je ne pense pas que les autres méthodes sont toujours contre-productives. Je reste persuadé que les choix pédagogiques dépendent du thème à enseigner, de la personnalité de l’enseignant et, surtout, du public rencontré. Les élèves et les classes n’étant pas les mêmes, les bonnes méthodes d’enseignement ne seront pas les mêmes. Les méthodes peuvent donc être diversifiées (présenter des documents ludiques pour montrer qu’il n’existe pas d’objets indignes n’interdit pas de confronter les élèves à certains textes d’auteur ).

J’ai bondi à la lecture de ces propos de Margaux Osenda et Alain Beitone : « Dans notre article, nous affirmions également que les objectifs énoncés à chaque début de chapitre du contre programme de l’APSES n’étaient pas évaluables et ne pouvaient donc pas être considérés comme des objectifs. En effet les objectifs doivent permettre de délimiter de façon non ambiguë ce que les élèves doivent apprendre (et donc ce que le professeur doit enseigner), tout le reste n’étant pas exigible (et ne doit donc pas être enseigné, ni bien sûr évalué ». Bien entendu, l’évaluation est essentielle mais cette phrase laisse entendre que toute la chaine pédagogique doit dépendre des contraintes d’évaluation. Du coup, ce qui n’est pas évaluable n’est pas enseignable et donc n’existe pas. Comment, en lisant ces propos, ne pas songer aux dérives d’une certaine économie pour laquelle ce qui n’est pas quantifiable n’existe pas ? Il arrive que des éléments essentiels à enseigner ne sont pas forcément évaluables. Par exemple, savoir réagir aux phénomènes qui paraissent anodins, ainsi que nous l’a magistralement montré Georg Simmel, est à la base de la fameuse « attitude sociologique » (en tout cas à une des attitudes possibles). Je doute que cette qualité essentielle du sociologue soit évaluable ; en revanche, elle est transmissible (on pourrait en dire autant du plaisir de la lecture que devrait normalement transmettre un prof de lettres).

Aucun travail n’est parfait et doit être soumis à critique, le manuel Sesâme comme les autres travaux, mais encore faut il que la critique soit fondée et constructive. Fondée, elle ne l’est pas toujours ici : le fait de ne pas avoir vu qu’un des exercices renvoie directement à Zelizer en est un exemple. Et Margaux Osenda et Alain Beitone auraient économisé bien des efforts en demandant aux auteurs ce qu’ils cherchent à faire avec ces documents. Au lieu de quoi, sûrs de leur vérité et de l’incompétence des autres, ils se sont engouffrés dans une critique en partie inutile.

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